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Coloniser, scolariser, civiliser (par Nicolas Casaux)

Le texte qui suit est un extrait de mon livre est un extrait de mon livre Le mythe du progrès – Une contre-histoire de l’humanité qui sortira en septembre aux éditions Libre et qu’il est d’ores et déjà possible de précommander sur le site de la maison d’édition.


Dans son livre Le Credo de l’homme blanc, l’historien Alain Ruscio rapporte ce propos tenu en 1901 par le président de la Chambre de commerce de Lyon, Jules Isaac : « Civiliser les peuples, au sens que les modernes donnent à ce mot, c’est leur apprendre à travailler pour pouvoir acquérir, dépenser, échanger. » Et Alain Ruscio de commenter : « Civilisation, l’autre mot pour dire Capitalisme. » Ou pour dire colonisation. Civilisation et colonisation sont des notions étroitement liées. La civilisation servait de justification à la colonisation : la colonisation apportait la civilisation. Outre la colonisation, la civilisation est liée à une autre notion majeure, une notion qu’Ivan Illich considérait comme « la religion mondiale » du « prolétariat modernisé » : la scolarisation (ou l’école).

Sans coïncidence aucune, l’illustre homme d’État considéré comme « l’inventeur de l’école républicaine » ou le « père de l’école laïque » était aussi un fervent colonialiste, qui estimait que « les races supérieures ont […] le devoir de civiliser les races inférieures ». Jules Ferry incarne tout particulièrement la relation entre civilisation, colonisation et scolarisation. Dès son arrivée au ministère de l’Instruction publique, en 1879, Ferry fait part au gouverneur général Albert Grévy de son « très vif désir de mettre sans aucun retard à l’étude toutes les questions qui se rattachent à l’instruction publique dans les départements d’Algérie ; et parmi ces questions celles que soulève l’instruction primaire sont de nature à occuper la première place au point de vue de notre influence sur la race indigène ».

Mais la première des colonisations (ou des civilisations, selon l’acception du terme renvoyant à un processus) est celle qui sert à fabriquer l’État et la nation qui l’accompagne. La formation de tout État-nation, remarque l’anthropologue états-unien James C. Scott, « est largement assimilable à un projet de colonisation interne, souvent présenté, comme il l’est dans la rhétorique impé­rialiste, comme une “mission civilisatrice” ». Originellement, les rois, empereurs et autres chefs d’État, ainsi que leurs cours, consi­dèrent le paysan, l’habitant de la campagne, comme « vulgaire, à peine civilisé, avec une nature humble, mais brutale », pour reprendre un jugement formulé en 1862 par un commentateur décrivant le paysan de la Loire. Pour construire l’État-nation, le pouvoir central doit donc fabriquer ses sujets. Un processus lent et laborieux. En 1831, le préfet de l’Ariège déclare que la population de ses vallées pyrénéennes est « aussi sauvage et aussi brutale que les ours qu’elle élève ». Vers la fin du XIXe siècle, selon un haut fonctionnaire du ministère de l’Instruction publique, les enfants qui rentrent à l’école en Bretagne « sont comme ceux des pays où la civilisation n’a pas pénétré : sauvages, sales, ne comprenant pas un mot de la langue ». Dans le Morvan, « un guide de 1857 note que les villages sont “à peine effleurés par la civilisation” ; des comptes rendus militaires révèlent la même situation dans le Lot et dans l’Aveyron ».

Pour fabriquer la France que nous connaissons aujourd’hui, les dirigeants de l’État en cours de formation ont donc dû civiliser tous ces sauvages domestiques, tous ces barbares internes. Ce qui impliquait, notamment, de les scolariser. Au début du XIXe siècle, un autre des pères fondateurs de l’école l’avait affirmé sans détour : le « but principal » du système scolaire consiste en effet à « diriger les opinions politiques et morales ». L’Empereur Bonaparte, auquel on doit un certain nombre des institutions qui composent encore aujourd’hui l’État français, a très clairement exprimé ses motifs :

« Il n’y aura pas d’État politique fixe s’il n’y a pas de corps enseignant avec des principes fixes. Tant qu’on n’apprendra pas dès l’enfance s’il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, etc., etc., l’État ne formera point une nation ; il reposera sur des bases incertaines et vagues ; il sera constamment exposé aux désordres et aux changements. »

Entre 1860 et 1880, de nombreux rapports d’inspecteurs des écoles primaires font référence « au progrès de la civilisation et au rôle civilisateur des écoles dans les populations auprès desquelles elles sont implantées », comme le rapporte l’historien Eugen Weber. À ces populations considérées comme encore étrangères à la civilisa­tion (française), comme « pauvres, arriérées, ignorantes, sauvages, barbares, incultes », vivant « comme des bêtes avec leurs bêtes », il fallait « enseigner les manières, la morale, l’alphabet, leur don­ner une connaissance du français et de la France, une perception des structures juridiques et institutionnelles existant au-delà de leurs communautés immédiates. Léon Gambetta résume la chose en quelques mots en 1871 : les paysans sont “intellectuellement en retard de quelques siècles sur la partie éclairée du pays” ; “la distance est énorme entre eux et nous…, nous qui parlons notre langue, tandis que, chose cruelle à dire, tant de nos compatriotes ne font encore que la balbutier.” […] Le paysan doit être intégré dans la société, l’économie et la culture nationales : la culture de la cité et de la Cité par excellence, Paris. »

Les dirigeants de l’État français mènent ainsi une vaste cam­pagne visant à coloniser/civiliser l’ensemble de sa population domestique. Ils civilisent/colonisent en même temps des terri­toires métropolitains et africains. Des écoles ouvrent en Bretagne à peu près en même temps qu’en Algérie, et à peu près dans la même optique. Un texte reproduit dans le Bulletin universi­taire de l’Académie d’Alger l’affirme ouvertement qui préconise, pour l’Algérie, le recours à une méthode d’enseignement utilisée en Bretagne, « parce que la situation est la même dans la Basse-Bretagne qu’aux colonies ». Et pour cause. Tous ces territoires sont des colonies. Dans tous ces territoires, l’État dut batailler pour s’imposer et imposer la scolarisation. « Si le gouvernement de la République a rencontré en France même de nombreuses résistances quand il a entrepris de répandre l’instruction populaire jusque dans les derniers hameaux de toutes les provinces, comment n’en rencontrerait-il pas en Algérie », remarque Charles Jeanmaire, alors recteur de l’Académie d’Alger, en novembre 1888.

L’école — « le plus puissant moyen de civilisation », selon Genty de Bussy, l’intendant civil de la Régence d’Alger de 1832 à 1835 — civilise (ou colonise) une population afin de l’intégrer à l’État :

« Apprendre le français au peuple c’était contribuer à le “civiliser”, à l’intégrer dans un monde moderne supérieur. Félix Pécaut, l’apôtre de l’éducation progressiste sous la Troisième République, exprima en 1880 le point de vue gradualiste selon lequel le basque cèderait bientôt la place à “un ordre supérieur de civilisation”. Le critique littéraire Francisque Sarcey avait de plus grandes prétentions encore : les Français — tous les Français — devaient parler le même langage, “celui de Voltaire et du Code, il faut que tous puissent lire le même journal, parti de Paris, qui leur apporte les idées élaborées par la grande ville”. On ne saurait exprimer plus clairement ce sentiment impérialiste : la francophonie fit ses premières conquêtes sur le sol national. Que l’extension du français ait en effet été perçue comme une conquête, c’est ce qu’atteste la remarque d’Henri Baudrillart selon laquelle la langue d’oc était en train de “céder à l’ascendance de la langue des vainqueurs”. Les populations locales étaient d’accord : “La langue française n’est pour nous qu’une langue imposée par droit de conquête”, déclarait l’historien marseillais François Mazuy. »

Comme le remarque encore Weber, un grand nombre de celles et ceux qui vivaient sur le territoire revendiqué par l’État français « n’étaient pas conscients de former une nation », et d’ailleurs ne le désiraient même pas, avant que les longues campagnes d’éduca­tion et les opérations militaires nationales de la fin du XIXe siècle — comme la « Campagne de 1871 à l’intérieur », visant à prendre le contrôle de l’intégralité du territoire français en réprimant les groupes prônant la démocratie directe, dont la Garde nationale et les communes insurrectionnelles28 — ne les amènent à consentir. Jusqu’au succès final de ces opérations et de ces campagnes, « le paysan continuera à être, selon les termes de deux observateurs du Sud-Ouest, une ébauche grossière et incomplète de l’homme réellement civilisé ».

Pour construire la France, pour créer l’État français, le pou­voir central a donc toujours employé la force. La violence de la « mission civilisatrice » s’exerce d’abord à l’intérieur des frontières des États qui entreprendront, ultérieurement, d’exporter la civi­lisation.

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Nicolas Casaux

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Article mis en ligne le 25 août 2025
Edin, Legrain, le capitalisme de gauche et les médias « indépendants » (par Nicolas Casaux)

En couverture : Olivier Legrain (à gauche) et Vincent Edin, coauteurs de Sauver l’information de l’emprise des milliardaires. © Payot / Céline Nieszawer


Il y a quelques jours, j’ai vu quelques ami∙es partager une publication Facebook de Vincent Edin, qui consistait en une capture d’écran d’un article du Monde dans lequel David Naïm, un consultant, s’indigne du fait que les cabinets de conseil n’ont aucune morale et sont prêts à concevoir des plans pour n’importe quoi, à « plancher sur des propositions scandaleuses », par exemple en vue de « rouvrir des goulags ».

Ces gens commencent à découvrir le capitalisme. Laissons-leur le temps. Ils réalisent que les cabinets de conseil n’ont pas de morale intrinsèque. Dans quelques décennies, ils réaliseront que c’est également le cas d’autres types d’entreprises. Enfin, avec quelques siècles de retard, ils se rendront compte que le capitalisme dans sa totalité n’a aucune morale, qu’il repose uniquement sur le principe de la valorisation de la valeur, soit de la production de toujours davantage d’argent (le seul but du capitalisme, c’est de faire 15 euros à partir de 10 euros, pour reprendre une image courante).

Des États et des entreprises fabriquent et vendent des armes, des engins conçus pour blesser, mutiler, exterminer (des drones tueurs, des missiles « intelligents », des fusils d’assaut, des bombes à fragmentation, des gaz mortels, etc.). D’autres conçoivent des systèmes de surveillance de masse, des logiciels de reconnaissance faciale, des logiciels d’espionnage. Des firmes agrochimiques produisent des pesticides, des herbicides, des fongicides, des insecticides, des rodenticides, des molluscicides, des biocides, toute une gamme de poisons légaux, destinés à éradiquer méthodiquement la vie. Des multinationales extraient des minerais dans des conditions d’esclavage moderne. D’autres raclent les océans avec des filets géants et rasent des forêts millénaires pour planter du soja transgénique ou des palmiers à huile. Des compagnies pharmaceutiques brevettent le vivant ou spéculent sur les maladies. Des start-ups fabriquent des bébés sur commande, technologiquement (génétiquement) optimisés. Des fonds d’investissement parient sur les famines ou sur les catastrophes naturelles. Des multinationales de l’eau privatisent les sources, pompent les nappes phréatiques que d’autres s’emploient à souiller de produits toxiques. Des entreprises de la tech détruisent les équilibres psychiques et sociaux en colonisant l’attention humaine. Des ultra-riches se paient des montres à 300 000 euros, voire davantage, des yachts avec héliport, des jets privés, des piscines climatisées sur leurs chalets à Dubaï, des voitures de luxe, et ainsi de suite. Sachant que chacune de ces dépenses représente l’équivalent de plusieurs années de survie pour des milliers de familles.

Bienvenue dans le capitalisme.

On ne s’étonnera pas outre-mesure que Vincent Edin, intervenant à Sciences Po et professeur à l’European Communication School (ECS), une école privée d’enseignement appartenant au groupe MediaSchool, produise une critique extrêmement superficielle du capitalisme. L’ECS forme aux métiers de la stratégie de marque, du marketing, de la publicité, des relations publiques, et de la communication politique ou institutionnelle. Autrement dit, elle forme des personnes à concevoir et diffuser des récits avantageux pour des entreprises, des institutions ou des partis politiques – quelle que soit la nocivité sociale ou écologique de ce qu’ils font réellement. L’objectif n’est pas la vérité ni la justice, mais la valorisation de l’image, la maîtrise du storytelling, et l’efficacité persuasive.

Vincent Edin est aussi « journaliste indépendant », collaborateur régulier d’Usbek & Rica, un magazine fondé en 2008 par un bon petit capitaliste sorti d’une école de commerce en tant, notamment, qu’« activité de services pour les entreprises » (Usbek & Rica a collaboré avec EDF, Danone, Bouygues Immobilier, Sanofi, etc.). En octobre 2022, le magazine a intégré le groupe CMI France, détenu majoritairement par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský. La ligne d’Usbek & Rica, c’est vive le technocapitalisme, mais un technocapitalisme éthique et bio, si possible, bien entendu. (Edin collabore aussi avec Socialter, c’est un peu pareil, mais ça se veut parfois plus radical ; un peu plus critique.)

Bref, les types comme Vincent Edin s’indignent de certaines conséquences du système, mais ne dénoncent jamais le capitalisme dans sa totalité, et contribuent même directement à en produire les rouages les plus sournois : ceux qui rendent le capitalisme acceptable, désirable, présentable.

En mai de cette année, Edin a sorti, aux éditions Payot (groupe Actes Sud, un des dix plus gros groupe éditorial en France), un bouquin intitulé Sauver l’information de l’emprise des milliardaires, co-écrit avec Olivier Legrain. Le genre de livre dans lequel on s’inquiète pour « la démocratie » qu’incarnerait l’État français, comme si nous vivions réellement en démocratie, comme si le problème n’était pas en premier lieu que l’État est un type d’organisation sociale autoritaire, structurellement hostile à la démocratie. Et qui est Olivier Legrain, le co-auteur de Vincent Edin ?

Olivier Legrain, c’est un homme d’affaires français, multimillionnaire, ancien numéro deux de Lafarge, ex-PDG de Materis (entreprise spécialisée dans les produits chimiques pour la construction, issue du groupe Lafarge), président du conseil d’administration de Mersen, une multinationale qui vend du matériel électrique et des matériaux pour les industries High-Tech. Un brave homme. Et donc, Edin et Legrain veulent sauver les médias de l’influence des milliardaires.

Pour ce faire, Legrain finance lui-même une bonne partie des médias de gauche prétendument alternatifs ou indépendants, « du titre féministe La Déferlante, au média punk anarchiste Mouais, en passant par Politis – à qui il a accordé un prêt –, Le Média à l’époque de Denis Robert, Blast, Le Poing (Montpellier), Media Coop (Clermont Ferrand) […] Vert ou encore StreetPress (dont il détient 2,4 pourcent des parts depuis l’automne dernier, ndlr), et la liste n’est pas exhaustive » (C’est StreetPress qui le rapporte dans une interview de Legrain parue le 13 juin de cette année). Legrain finance aussi Reporterre, Basta !, Mediapart, Alternatives Economiques et Esprit. Entre autres.

Legrain compte acheter un bâtiment, rebaptisé « maison des médias libres », pour y installer la plupart de ces médias à partir de 2026 ou 2027, dans le quartier de Barbès à Paris. En préparation de l’élection de 2027, Legrain tente d’unifier la gauche (hors LFI) autour d’une candidature commune, notamment avec François Ruffin et des personnalités issues du PS, d’EELV, du PCF. Dans l’interview qu’il a donnée à StreePress, Legrain explique son plan pour rassembler les « médias indépendants » :

« On aurait une quinzaine de filiales et une holding au-dessus, qui mutualiserait les fonctions support. Le comité de direction serait composé des patrons de chacun de ces médias. Il y aurait moins de souplesse, mais plus de moyens financiers et donc de force de frappe. C’est ce que j’ai fait dans l’industrie. J’ai mutualisé les coûts et ai été chercher du financement pour tout le groupe. »

« Moins de souplesse, mais plus de moyens ». Moins de liberté, mais plus de pognon.

(Notons au passage qu’un autre millionnaire investit dans les médias « indépendants »/de gauche, le banquier d’affaires Matthieu Pigasse, propriétaire de Radio Nova depuis 2015, également actionnaire du journal Le Monde et de Mediawan un groupe audiovisuel qui possède des télés, des studios comme Europacorp de Luc Besson ou de grosses sociétés de production audiovisuelles.)

La plupart des gens qui apprécient les médias « indépendants » cités dans cette publication tendent à oublier que la principale condition de survie de ces médias, c’est l’argent, et qu’ainsi, un de leurs principaux soucis quotidiens consiste à faire du pognon (d’où les demandes de don omniprésentes, parfois sous la forme de pop-ups intempestifs). En contraste, quand j’écris ces billets ou que je publie des textes sur www.partage-le.com, je ne me soucie pas de faire du pognon. Les camarades de PMO publient aussi leurs enquêtes gratuitement sur leur site. Renaud Garcia écrit aussi gratuitement. Et Tomjo (https://chez.renart.info/). Et quelques autres.

Personnellement, je n’apprécie pas particulièrement les médias supposément « indépendants » ou « alternatifs » susmentionnés (Basta, Reporterre, Mediapart, Vert, Politis, etc.). Et d’abord parce qu’ils n’ont pas grand-chose d’alternatif. Pour diverses raisons que je ne discuterai pas ici (une des principales étant sans doute qu’il est difficile de faire des thunes, de se dégager des salaires, en proposant aux gens des idées trop radicales, trop éloignées de ce qu’ils ont l’habitude d’entendre), ils tendent tous à promouvoir une même ligne, une même chimère absurde : l’idée selon laquelle une autre civilisation techno-industrielle pourrait exister, socialiste et écologique, durable et équitable, inclusive et écoresponsable. Les tenants et les aboutissants du développement technologique – fait majeur sinon fait fondamental de l’organisation humaine contemporaine – leur échappent totalement. Ils font la promotion d’un « numérique sobre, libre, éthique et local » (Basta !), d’une « IA plus éthique » (Basta ! encore), et tutti quanti (ils font évidemment tous la promotion des énergies dites « vertes », « propres », « renouvelables » ou « décarbonées »).

En promouvant le mythe selon lequel l’infrastructure techno-industrielle pourrait être « réappropriée », rendue « éthique » et « verte », mise au service d’une société juste et écologique, ils servent eux aussi de publicitaires au techno-monde (ils en sont simplement des publicitaires « alternatifs »). C’est-à-dire qu’ils servent à rendre socialement acceptable l’inacceptable (en suggérant aux gens que le numérique pourrait réellement être mis au service de la démocratie et être rendu soutenable, non seulement ils découragent les luttes contre le numérique en général, tout court, mais ils proposent un horizon politique totalement chimérique).

Je ne pense pas que le financement de Legrain changera beaucoup leur ligne, qui n’était déjà pas fameuse. Possiblement un peu. Mais en acceptant le pognon de Legrain et en adhérant à ses plans, ils se ridiculisent encore plus.

Nicolas Casaux

P.-S. : Le magazine Frustration, lui aussi alter-industrialiste, a néanmoins produit une bonne critique du plan de croissance de Legrain pour les médias « indépendants ».

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Article mis en ligne le 24 juillet 2025
Avec Irénée Régnauld, pour une industrie aérospatiale « sobre et soutenable » (par Nicolas Casaux)

Dans un précédent article, que je publiais il y a deux semaines, j’évoquais déjà sieur Irénée Régnauld, co-auteur d’une attaque contre le groupe ATR. Régnauld et ses comparses prétendent incarner la seule technocritique respectable, juste, intelligente. En réalité, comme j’ai tenté de l’exposer, leur technocritique n’est qu’une vaste blague.

M’étant procuré une copie du livre Une histoire de la conquête spatiale – Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space qu’Irénée a co-écrit avec Arnaud Saint-Martin, député LFI et chercheur au prestigieux CNRS, et publié en février 2024 chez La Fabrique, je me permets d’insister.

Je ne m’attarderai pas sur l’historique de l’aérospatial qu’ils proposent. Ce qui m’intéresse, c’est l’aspect technocritique de l’ouvrage. Ou plutôt, l’absence d’aspect technocritique. Voici ce que les deux chercheurs écrivent dans le dernier chapitre :

« Longtemps l’occupation de l’orbite circumterrestre a été réservée aux satellites gouvernementaux. Les coûts de fabrication, de déploiement et de maintien à poste prohibaient l’accès aux pays peu engagés dans les usages de l’espace, mais aussi, au sein même du “club” des puissances spatiales, aux acteurs tenus à distance des infrastructures. À partir des années 1990, une petite révolution technologique s’enclenche : la miniaturisation des satellites et sondes spatiales. Cette miniaturisation est intentionnelle, car si l’utilisation de satellites de petite taille est aussi ancienne que l’âge spatial (après tout, Sputnik était un microsatellite de moins de 100 kg), les développements visant à perfectionner et à optimiser la conception de ces satellites miniatures sont plus récents. Tandis que les programmes classiques continuent de miser sur des infrastructures lourdes, dépassant la tonne, les plans de satellites légers sont à l’étude. Avec le temps, des distinctions se sont opérées entre les petits satellites (de 600 kg à 1 tonne), les minisatellites (200 à 600 kg), micro (11 à 200 kg), nano (1 à 10 kg) et pico (moins d’1 kg). À la fin des années 1990, l’introduction du standard CubeSat (une unité “1U” correspond, rappelons-le, à 10 x 10 x 10 cm) a permis de rationaliser la conception, la production et les usages de ces petits satellites. L’objectif est, d’un même élan, de maximiser les performances, de bricoler avec des composants (micro)électroniques sur étagères peu chers, et éventuellement, lorsque le satellite est placé sur orbite, de réaliser des mesures et observations scientifiques. Une communauté de praticiens enthousiastes s’est ainsi structurée dans une certaine indifférence, voire un mépris, de l’industrie des fabricants de satellites.

Jusqu’aux années 2000, ces petits satellites sont considérés comme des “jouets éducatifs” visant surtout à enseigner les sciences et technologies spatiales dans les départements d’ingénierie. En 2003, un premier vol de CubeSats est assuré par un lanceur russe depuis la base de Plesetsk. Entre 2012 et 2021, 2 550 petits satellites (du pico au micro) ont été lancés, et les prévisions de croissance anticipent une augmentation soutenue durant la décennie en cours. Les tarifs proposés par les entreprises de transport spatial, qui privilégient les missions de vol partagé, sont incitatifs : de 50 000 à 300 000 dollars selon les lanceurs et satellites. Ces satellites visent la démonstration technologique et sont l’œuvre d’équipes universitaires. Les déploiements suivants s’opèrent selon les mêmes objectifs. Les mêmes étudiants qui se formaient à l’ingénierie spatiale, dans les universités de Stanford ou Cal Poly en Californie, ont néanmoins saisi l’opportunité commerciale au tournant des années 2010 : comme nous l’avons vu, des start-up comme Planet LabsSpire Global ou Capella Space ont tiré avantage de l’utilisation de ces nanosatellites. La rupture est ici consommée avec l’état d’esprit “Do It Yourself”, hacker, bricoleur et expérimental qui caractérise les communautés “Small Sats”. Chaque année à Logan, à la grand-messe des nanosats, des ingénieurs un peu geeks et relativement autonomes échangent autour des nouveaux gadgets à intégrer, des manips à tester, des derniers designs innovants.

Qu’il s’agisse du maniement des explosifs, de l’astromodélisme, de la conception des fusées-sondes ou de l’artisanat dans les ateliers d’ingénierie Small Sat, c’est toute une gamme de passions cognitives et de savoir-faire pratiques qui s’exerce et se transmet. Les artisans de ces technologies peu coûteuses, développées pour elles-mêmes, collaborent généralement à distance de la recherche militaire ou de l’astrocapitalisme. L’attachement aux techniques, et à des procédés maîtrisés de bout en bout, vient donner du sens à des activités mises en partage, dans des cercles et communautés plus ou moins ouverts, ou à tout le moins soumis à un droit d’entrée minimal : un intérêt pour la technologie. Intérêt qui peut in fine trouver matière à raffinement dans des manières alternatives de concevoir les technologies spatiales, plus sobres et soutenables, à l’opposé de la course au gigantisme des “mégaconstellations” satellites et de la pulsion mercantile qui en justifie l’essor. »

Leur conclusion : « tout n’est pas à jeter dans le spatial. Mais force est de constater que ce qui en détermine les orientations mène au désastre. »

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Dans une présentation de l’ouvrage à la librairie Ombres blanches, le 6 mars 2024, Irénée Régnauld tient à préciser : « on est les derniers à dire qu’il faudrait en finir avec les entreprises qui font du spatial ». Il insiste : « il faut faire des beaux satellites utiles » ; leur livre n’est « pas […] une attaque » contre le secteur. Il « y a quand même un spatial utile, vraiment important, qu’il faut mettre en avant, qu’il faut mettre en valeur, qu’il faut financer » ; il y a « des éléments de politique spatiale qu’on défend » ; « oui, il y a un spatial utilitaire » ; « l’observation spatiale de la terre, c’est super important » ; « observer les dégâts, les ravages du changement climatique, c’est super important » ; « il nous faut des satellites, ouais, clairement » ; « il y a des usages légitimes, des usages utiles, contre des usages futiles ».

Tu suis ?

Nos champions autoproclamés de la technocritique t’expliquent : il y a d’un côté les bons usages de l’aérospatial, et de l’autre les mauvais. L’aérospatial ne pose pas problème en lui-même. Ce qui pose problème, ce sont ses « orientations » actuelles, « ce qui en détermine les orientations » (et donc, « qui en détermine les orientations »). Parce que des « technologies spatiales […] plus sobres et soutenables » pourraient exister. Une industrie de l’aérospatial « alternative ». Une civilisation techno-industrielle « alternative », sobre et durable (et juste, égalitaire et démocratique).

Le b. a.-ba de la technocritique nous apprend pourtant qu’aucune technologie n’est neutre, que les bons usages d’une technologie ne sont jamais dissociables de ses mauvais usages, que le problème n’est pas « qui » ou « ce qui en détermine les orientations », mais les exigences de la technologie elle-même.

Selon toute probabilité, toute logique, il n’existera jamais – il ne peut exister – d’aérospatial « sobre et soutenable ». Comme toutes les autres industries, l’aérospatial repose sur la course à la puissance générale, sur les dynamiques du capitalisme désormais mondialisé, et est dépendant d’une myriade d’autres industries. Il n’existera jamais d’aérospatial « sobre et soutenable » pour la raison qu’il n’existera jamais de civilisation techno-industrielle « sobre et soutenable ».

Même s’il était possible de découpler l’existence du système techno-industriel des dynamiques croissancistes du capitalisme (ce que les marxiens de la wertcritik jugent impossible), même s’il était possible de parvenir à une forme acroissante, sobre et stable de système techno-économique, un bref examen des exigences matérielles minimales du système industriel le plus sobre que l’on puisse imaginer infirme tout espoir de parvenir à un aérospatial « sobre et soutenable » (ou à une civilisation techno-industrielle « sobre et soutenable »).

Régnauld et Saint-Martin auraient peut-être pu le saisir s’ils avaient examiné les impacts environnementaux de l’aérospatial. Malheureusement, leur livre ne propose aucune analyse substantielle des exigences matérielles de l’aérospatial, aucune analyse des matériaux concrets utilisés dans les lanceurs, satellites, stations orbitales ou modules lunaires.

Pour parvenir à un aérospatial « sobre et soutenable », il faudrait non seulement que toutes les chaînes logistiques qui composent l’aérospatial soient « sobres et soutenables », c’est-à-dire que les extractions de matières premières, leurs traitements, ou leurs retraitements, leurs recyclages, leurs transports, etc., n’aient aucun impact négatif (insoutenable) sur les milieux naturels, mais il faudrait en outre qu’il en aille de même de toutes les industries dont dépend l’aérospatial.

Autant dire qu’il faudrait un miracle. Un miracle thermodynamique. Il faudrait que la métallurgie cesse d’être métallurgique. Que l’électronique cesse d’être électronique. Que les fusées décollent par télékinésie, que les satellites soient tissés en chanvre local, que les circuits imprimés se compostent.

De surcroît, et ça aussi, Régnauld et Saint-Martin n’en disent rien, l’aérospatial n’a aucune chance d’être un jour compatible avec des sociétés véritablement démocratiques.

Au fondement de la technocritique, il y a cette réalisation « que certains appareils et certains systèmes [techniques] sont invariablement liés à des organisations spécifiques du pouvoir et de l’autorité », selon les termes du philosophe Langdon Winner (La Baleine et le Réacteur : À la recherche de limites au temps de la haute technologie, éditions Libre, 2022). Autrement dit, que certaines technologies sont compatibles avec des formes sociales démocratiques, tandis que d’autres exigent nécessairement une organisation sociale autoritaire et hiérarchique, pour reprendre la distinction proposée par Lewis Mumford entre technologiques autoritaires et technologies démocratiques (cf. Lewis Mumford, Technique autoritaire et technique démocratique, La Lenteur, 2021).

La distinction entre ces deux catégories de technologies n’est pas parfaite. Il existe une sorte de zone grise où figurent diverses technologies pour lesquelles seule l’expérimentation pourrait permettre de déterminer si elles exigent ou non une forme d’autoritarisme, d’inégalité de pouvoir.

L’aérospatial, cependant, n’appartient pas à cette zone grise.

L’aérospatial, comme toute forme d’industrie, mais plus encore que bien d’autres secteurs industriels, repose nécessairement sur une immense division spécialisée du travail et les hiérarchies afférentes, sur un vaste système social de gestion, de planification, de discipline et de contrôle. Il implique des chaînes de commandement rigides, des protocoles de sécurité drastiques, des processus de fabrication ultraspécialisés, des infrastructures centralisées, des budgets massifs, des armées d’ingénieurs, de techniciens, d’administrateurs, de sous-traitants.

Il ne peut fonctionner sans hiérarchie, sans discipline. Sans dépossession (délégation obligatoire, soit confiscation, du pouvoir). Il est, par essence, ce que Mumford appelait une mégamachine : une société convertie en organe technique. Ce n’est pas un hasard si les débuts de l’aérospatial moderne ont été portés par les régimes les plus centralisés de l’époque : les États-Unis de l’après-guerre et l’URSS stalinienne. L’exploration spatiale n’est pas née dans des sociétés égalitaires ou rurales, mais dans les États technocratiques les plus puissants de l’histoire. Pourquoi ? Parce que seule une organisation étatique hypertrophiée, capable de mobiliser des dizaines de milliers de travailleurs dans des projets de plusieurs décennies, peut faire voler une fusée.

Alors quand Régnauld et Saint-Martin invoquent des « fusées home-made », des « fusées-sondes fabriquées dans les garages et des ateliers de fortune », l’état d’esprit « hacker, bricoleur et expérimental qui caractérise les communautés “Small Sats” » ou des « procédés maitrisés de bout en bout », ils se moquent du monde.

Pour fabriquer ces engins (qui ne seront jamais que des joujous, des produits anecdotiques, qui ne deviendront jamais la norme), les « ingénieurs “alternatifs” » célébrés par Régnauld et Martin ont besoin d’une multitude d’outils, d’appareils, d’objets et de matériaux qu’ils n’ont pas produit eux-mêmes. Ils bricolent, admettons, mais sans doute avec des composants en provenance de Taiwan, de la Silicon Valley ou de Shenzhen. Avec des microcontrôleurs ARM, des capteurs Bosch, des batteries lithium-ion, des circuits imprimés usinés en série dans des salles blanches à atmosphère contrôlée. Le tournevis et la station de soudage viennent de Chine. Le pied à coulisse de Suisse ou du Japon. L’étain de soudure d’Indonésie. Le lithium d’Australie. Les vis, les douilles, les forets sont sortis de presses automatisées tournant jour et nuit en Europe de l’Est ou dans les banlieues industrielles d’Asie. Le plastique du manche du marteau est issu du raffinage pétrochimique. Le simple fait de mesurer, de visser, de découper ou de fixer suppose un outillage d’une extrême technicité, et toute cette technicité repose elle-même sur une infinité d’autres chaînes logistiques et énergétiques.

Autrement dit, même avec le « spatial artisanal » célébré par Régnauld et Saint-Martin, on est déjà plongé dans la mégamachine. Même dans l’atelier du petit ingénieur alternatif, la dépendance au système est totale. Leur « do-it-yourself » repose sur un gigantesque already-done-by-someone-else (déjà fait ou déjà produit par autrui), c’est-à-dire sur une infrastructure industrielle mondialisée, extractiviste, violente et opaque. Le « hacker spatial » qui insère un capteur dans son nanosatellite autonome est aussi dépendant du capitalisme techno-militaire global que l’ingénieur d’ArianeGroup ou le consultant de SpaceX. Il a simplement, dans les mains, la version réduite du même fétiche technologique.

Le spatial n’est pas réappropriable. Il est l’archétype même de la technologie autoritaire.

(Et je passe sur l’idée selon laquelle « nous » aurions « besoin » de satellites pour suivre le réchauffement climatique, autrement dit pour combattre le désastre écologique produit par la civilisation mondialisée, celle-là même qui produit des satellites. Pour mettre un terme à la catastrophe que génère le capitalisme industriel, il faut en finir avec le capitalisme industriel, et pas compter sur lui pour nous sauver. Il est franchement idiot de prétendre que nous aurions besoin des technologies produites par le capitalisme industriel pour remédier au désastre écologique que produit le capitalisme industriel. On reconnaîtra dans cette idée le vieux mythe technologiste selon lequel la technologie permet de remédier à la catastrophe qu’elle engendre. L’histoire récente prouve que l’abondance des données n’a jamais empêché les décisions absurdes, les politiques climaticides, écocidaires, ou l’inaction systémique. Cela fait cinquante ans que des scientifiques tirent la sonnette d’alarme avec des données massives à l’appui. Et cela fait cinquante ans que la catastrophe accélère. Ce n’est donc pas l’absence d’information qui empêche le changement, mais l’architecture même de la civilisation industrielle, qui est structurellement incapable de reculer, de ralentir, de renoncer.)

Nicolas Casaux

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Article mis en ligne le 17 juillet 2025
TotalEnergies baillônne le Collège de France : et alors ?

La nouvelle suivante a récemment fait le tour des médias :

Beaucoup, dans les rangs de la gauche et des écologistes, s’en sont vivement offusqués. Comme si, tout d’un coup, le Collège de France, une institution si géniale et si chère à la gauche et aux écologistes, se faisaient corrompre par de vils intérêts.

En réalité, le Collège de France, c’est l’élite de l’institution universitaire française, un haut lieu de fabrication et de perpétuation des idées dominantes, où les plus pédants et ambitieux des mandarins du monde académique maximisent leur capital symbolique, engrangent des rentes de prestige et définissent le pensable.

Dans leur enquête parue au début des années 80 (Les Intellocrates : expédition en Haute Intelligentsia), Hervé Hamon et Patrick Rotman discutent évidemment du Collège de France. Ils notent :

« Oui, que peut-on désirer de plus quand on est libre de ses recherches, assuré d’un salaire décent (environ 12 000 F mensuels pour un directeur d’études au faîte de sa carrière) […] fréquemment invité à l’étranger, livré à soi-même cinq mois par an et à ses étudiants guère plus de sept, et tout cela jusqu’à la retraite ? On désire entrer au Collège de France.

Cette vénérable maison (fondée par François Ier pour soutenir Guillaume Budé contre la Sorbonne) n’est pas seulement une maison de repos. Certes, les cadences n’y sont pas infernales : un professeur au Collège dispense son enseignement à raison de 2 heures par semaine treize fois l’an, soit 26 heures au total (dans une université, l’assiduité normale est quadruple). Et le prix de ces riches heures est élevé : on atteint ici les revenus plafonds de la fonction publique, au-delà de 250 000 F par année.

Mais ce qui distingue le Collège de l’Université excède le train de vie et Le confort. Le Collège de France n’a été rattaché à l’Éducation nationale qu’en 1852. Son statut est plus comparable à celui d’une académie qu’à celui d’un établissement d’enseignement. Il faut, là aussi, battre campagne, rendre visite, obtenir des parrainages. Les chaires sont rares (52), les élections disputées, les scientifiques — lorsqu’ils font bloc — arbitrent les scrutins.

Les analogies avec l’École des hautes études sont frappantes. Voilà une institution périphérique, maîtresse de sa vie interne, pluridisciplinaire, qui ne prépare à aucun examen et bannit la simple vulgarisation, et où l’on pénètre par la vertu du suffrage aristocratique. L’articulation est en quelque sorte naturelle, d’autant que le cumul des fonctions est admis. Raymond Aron, Emmanuel Le Roy Ladurie (lequel — c’est tout un symbole — a hérité de la chaire d’histoire de la civilisation moderne occupée par Lucien Febvre de 1933 à 1949 puis par Fernand Braudel de 1950 à 1972), Claude Lévi-Strauss, Jean-Pierre Vernant se partagent ainsi entre le boulevard Raspail et la rue des Écoles. Mais, outre les avantages temporels mentionnés plus haut, le Collège confère à ses cardinaux un surcroît de prestige spirituel lié à l’unicité ou la quasi-unicité du poste : l’anthropologie, par exemple, compte deux chaires au Collège (celles de Claude Lévi-Strauss et de Jacques Ruffié) pour une vingtaine de directions d’études à l’École. Enfin, au sein de cette dernière, existe une longue filière de promotion interne tandis que le Collège de France recrute directement et exclusivement au plus haut niveau (sans condition, toutefois, de grades universitaires).

Il se crée donc, dans le cercle étroit de l’élite des élites, un cercle plus restreint encore qui, par ce fait même, devient source de concurrence, visée de stratégies complexes. Peu d’éligibles virtuels, à l’École, abordent la question avec humour et décontraction. Tel directeur d’études, qui détient à l’EHESS un bon poste d’observation et qui, lui, annonce qu’il n’est pas et ne sera pas “candidat”, s’amuse de cette agitation : “Le Collège de France sacre moins des grands érudits que des vedettes portées par une vague de snobisme ou introduites dans les réseaux ultra-chics de la haute intelligentsia. C’est le sommet, le temps s’arrête, mais il n’y a pas de véritable esprit de l’institution.” Cette voix est fort solitaire, surtout chez ceux qui ont l’étoffe d’un postulant.

Et ceux qui “y” sont, comment expliquent-ils leur démarche ? Emmanuel Le Roy Ladurie, qui n’est pas suspect de flemme, invoque précisément l’écran protecteur que constituent les murs du Collège : “On est hors du flux étudiant, abrité de la crise. La Sorbonne aujourd’hui, c’est la gare Saint-Lazare.” Autant de gagné pour de patients séjours sous les lampes vertes de la Bibliothèque nationale. L’argument est solide mais comporte un revers. Qui ne souhaite intégrer à son jury de thèse le nom d’une de ces étoiles qui font frissonner la France cultivée ? Le maître qui prend de la hauteur est poursuivi, harcelé, en proportion de la distance qu’il essaie de grignoter.

En fait, c’est pour la plupart un problème de standing. Quand Fernand Braudel a été élu en 1950, aucun séisme n’a salué la nouvelle. Puis il y a eu Jacques Berque en 1955, Claude Lévi-Strauss en 1959, François Jacob en 1965. Là où sont les dieux, là est Olympe. Ou, en termes moins surannés : ce qui est bon pour Roland Barthes est bon pour vous. Sur la lancée des années soixante, le courant s’est accéléré : tour à tour, Michel Foucault (1969), Raymond Aron et Georges Duby (1970), Jacques Ruffié (1972), Emmanuel Le Roy Ladurie (1973), Jean-Pierre Vernant (1975) ont été admis dans le sanctuaire. Ou plutôt, le Collège est devenu sanctuaire dès lors que les célébrités de l’intelligentsia universitaire, cherchant à y être élues, l’ont élu comme tel.

Quand on parvient à un pareil degré de concentration glorieuse, l’impératif mondain cède à l’enjeu cérébral. Pierre Bourdieu, par exemple, est tout le contraire d’un mondain — sa personne et son œuvre l’attestent. Mais il est entré au Collège de France parce qu’à ses yeux un capital intellectuel était en cause. “Personnellement, je m’en moque, déclare-t-il, mais socialement je ne puis m’en moquer. C’est un des seuls lieux qui soient prestigieux sans être académiques.” Le tourment de Pierre Bourdieu, c’était que son ennemi intime, Alain Touraine, était également sur les rangs. Or, la règle veut qu’il y ait un vainqueur et un vaincu, et que le vainqueur tue le vaincu. Bourdieu, adversaire déclaré des pompes et des afféteries du milieu, s’est néanmoins porté en avant (“On peut être prétendant au Collège sans se déshonorer, contrairement à l’Académie française”, plaide-t-il comme pour se justifier). Le tournoi s’est déroulé au début de 1981. Alain Touraine l’a rudement perdu par 10 voix contre 22 à son rival. À travers deux hommes, deux carrières, et pour une distinction totalement réduite à son cours symbolique, deux orientations de la sociologie se sont affrontées en champ clos. Le Collège de France sert aussi à cela.

En tout cas, ces péripéties réduisent à néant la fable qui court beaucoup les campus, selon laquelle les professeurs, privés depuis longtemps du rôle politique qu’ils remplissaient sous la IIIe République, sont en train de voir fondre leur aura intellectuelle. Tout indique, à l’inverse, que les penseurs du moment sont issus de l’Université. L’enquête menée par Bernard Pivot pour isoler “les quarante-deux premiers intellectuels français” est sans doute peu sûre dans le classement qu’elle établit (il ne s’agissait que d’un divertissement littéraire) mais éloquente dans l’échantillon qu’elle retient : les universitaires sont là, en tête et en peloton serré. Gilles Lapouge, commentant ce résultat, souligne la netteté du phénomène : “Si l’on voulait, en dépit de tout, débusquer un maître à penser dans nos années, ce maître ne serait pas un homme mais une institution, l’Université, et, dans cette Université, un temple : le Collège de France.” »

Le Collège de France est financé par TotalEnergies ? La belle affaire. Le Collège de France n’a jamais été un bastion de la subversion intellectuelle. Seulement un organe sophistiqué de légitimation du pouvoir, où l’on pense à l’intérieur des limites fixées par ceux qui, possédant les moyens de production en général, possèdent aussi ceux de la production intellectuelle, idéelle, comme l’avaient remarqué Marx il y a bien longtemps.

Nicolas Casaux

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Article mis en ligne le 10 juillet 2025
Irénée Régnauld vs. ATR ou quand la bourgeoisie culturelle tente de récupérer la technocritique (par Nicolas Casaux)

Le site web de l’association « Le Mouton Numérique » (LMN), qui se présente comme « un collectif technocritique », vient de publier un texte lourdement à charge contre le groupe Anti-Tech Resistance (ATR). Intitulé « Ni de gauche, ni de droite, mais bien réac », et sous-titré « Pourquoi la technocritique d’Anti-Tech Resistance n’est pas la nôtre », le texte accuse ATR d’« entretenir » une « proximité écologique et organisationnelle » avec « des figures et organisations aux idées antiqueer, islamophobes, antisémites, validistes et sexistes ». Qu’est-ce donc qu’une « proximité écologique et organisationnelle » ? Un lien d’une sorte ou d’une autre. En l’occurrence, comme nous le verrons, un lien souvent ténu, parfois inexistant. Néanmoins, au travers de cette formulation risible, ATR est en fait directement accusé d’être antiqueer, islamophobe, antisémite, validiste et sexiste. Rien que ça. Ah non, pas rien que ça. J’oubliais. ATR est aussi accusé d’« alimente[r] le confusionnisme qui sert l’extrême droite ».

Le texte publié sur le site du Mouton Numérique est apparemment issu « d’un travail collectif entre des membres des collectifs l’AG Antifa Paris 20e, Extinction Rebellion, Désert’Heureuxses, le Mouton Numérique, la SAMBA (Section Antifasciste Montreuil Bagnolet et Alentours), Soin Collectif Île-de-France, Technopolice Paris Banlieue, Voix Déterres … et des allié·es d’autres horizons. »

L’association Le Mouton Numérique a été cofondée par Irénée Régnauld, doctorant en sociologie à l’EHESS/INSA, chercheur associé de l’université de technologie de Compiègne, qui étudie notamment le domaine de « l’IA éthique », et Yaël Benayoun, une consultante et chercheuse indépendante en sociologie, référente « Numérique en Commun[s] » auprès de l’Agence nationale de la Cohésion des territoires (ANCT, créée par Macron en 2019), et membre de la commission Engagement du Haut Conseil à la vie associative (ou HCVA), « une instance de consultation placée auprès de la Première ministre, chargée d’apporter une expertise sur le monde associatif et de formuler des propositions touchant le développement de la vie associative ».

Une première chose significative à relever, à mon sens, c’est donc que les auteurs du texte constituent un mélange de militants écologistes soi-disant radicaux, d’antifascistes, de « décoloniaux » — c’est-à-dire d’individus qui prétendent s’opposer radicalement à à peu près tout, à l’ordre dominant, aux institutions dominantes, au capitalisme, au patriarcat, au colonialisme, à « l’Occident », etc. — ET de chercheurs parfaitement intégrés aux institutions universitaires, administratives et scientifiques de l’ordre dominant, du capitalisme patriarcal occidental.

J’y reviendrai. Mais d’abord, je voudrais noter deux ou trois choses au sujet du contenu du texte.

Fabulations et calomnies

Car le texte en lui-même est un (énième) chef d’œuvre de malhonnêteté intellectuelle, dans la veine de ceux qu’un certain pan du milieu militant pond régulièrement à l’encontre de toutes celles et ceux qui n’adhèrent pas à sa pathétique orthodoxie. Un festival de sophismes, d’injures, d’anathèmes et de calomnies, balancées à la pelle sur tout le monde et n’importe qui.

Afin de « salir » l’image d’ATR, le texte publié sur le site de LMN accuse le groupe de compter, parmi ses penseurs de référence, le philosophe Renaud Garcia, « pourtant réputé pour ses prises de positions anti-trans ». Ce qui est évidemment honteux. Avoir des positions critiques du mouvement trans est par définition une forme d’hérésie dans la Nouvelle Église Militante. Une note accompagne l’accusation portée contre Renaud Garcia, qui renvoie à son texte intitulé « Les acceptologues. Les “minorités de genre” au service de la fabrication des enfants » paru dans la revue Écologie & Politique, ainsi qu’à « un panorama plus complet de ses positions [anti-trans et autres semble-t-il] » ayant été publié dans la brochure « Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel – Histoire de dix ans ». Charge au lectorat d’aller vérifier combien Renaud Garcia est « anti-trans » ou juste ce que cela signifie.

ATR est aussi accusé d’avoir pour référence « le collectif Pièces et Mains d’Œuvre [PMO], groupe antiqueer, islamophobe et sexiste ». Pour appuyer cette accusation lancée contre PMO, une note de fin revoie au texte « Ceci n’est pas une femme (à propos des tordus “queer”) » de PMO – qui contient effectivement des passages potentiellement sexistes – et au texte « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ! » qui, manque de bol, n’est pas de PMO mais de Tomjo, et qui discute « des rapports entre islam et technologie » dans une perspective anticléricale, anti-autoritaire et technocritique. Mais critiquer l’islam en tant que religion ou l’islamisme en tant que mouvement autoritaire, misogyne, etc., organisé, c’est mal ? Défendre une des grandes religions patriarcales et les mouvements qui s’en réclament, c’est pas réactionnaire ? Le texte de Tomjo n’a rien d’une manifestation de peur ou de haine irrationnelle (phobie). La peur ou la haine irrationnelle est bien plutôt dans le camp de ceux qui se trouvent en panique morale face à toute critique de l’islam en tant que religion ou de l’islamisme en tant que projet socio-politique.

En outre, lorsque ATR évoque PMO, c’est uniquement pour leur analyse du système industriel et de la technologie. Reprocher à ATR les relents sexistes de quelques textes de PMO, c’est pousser loin la tentative de discrédit par association.

LMN & Cie accusent ensuite ATR de promouvoir « la rhétorique du “grand remplacement” », au prétexte qu’un texte d’ATR stipule :

« Se soumettre à l’IA, c’est perdre sa capacité en tant qu’humain à réfléchir et créer sans l’aide d’un ordinateur. C’est accepter le grand remplacement des humains par la machine, par la perte des milliers d’emplois que va causer le développement de l’IA. »

Les détracteurs d’ATR voient ici « une reprise rhétorique (sans guillemets ni détournement) qui légitime de fait un concept issu de la plus identitaire des extrêmes droites ». Il s’agit pourtant d’un détournement évident du sens du concept, possiblement ironique. Dans leur phrase, les gens d’ATR détournent littéralement le sens de l’expression « grand remplacement » pour lui faire signifier non pas le remplacement des français∙es par des étrangers, mais des humains par les machines. Pour les accuser, ce faisant, de promouvoir les idées d’extrême droite, il faut être sacrément malhonnête, idiot, ou les deux.

ATR est encore accusé de « promouvoir la famille nucléaire » et de l’ériger « comme seul rempart communautaire face à l’atomisation des individus par le capitalisme ». La preuve ? Une note de fin accompagne cette énième accusation qui renvoie à deux URL différentes, deux textes d’ATR. Le premier contient le passage suivant :

« Après avoir cité L’enracinement de Simone Weil, après avoir rappelé que “40 % de la population mondiale vit encore de l’agriculture familiale”, nos rédacteurs décomposés s’enfoncent dans la contradiction en attaquant la famille nucléaire via la cyberféministe Donna Haraway (une personne qui présente le cyborg, la fusion humain-machine, comme une perspective émancipatrice). Mais au moins depuis Jacques Ellul, de nombreux auteurs ont montré que le capitalisme industriel se propage en détruisant les communautés, en atomisant les individus. C’est même une des raisons à l’origine de la révolte luddite. Autrement dit, que nous la souhaitions ou non, réclamer la disparition de la famille offre de nouvelles perspectives de marchés et de croissance au technocapitalisme. »

Et l’autre comprend cette phrase :

« Kaczynski prend pour exemple les sociétés de chasseurs-cueilleurs au sein desquelles les familles nucléaires appartiennent aux clans, et les clans sont organisés en tribus. Familles nucléaires, clans et tribus sont tous des SAP de niveau différent. La famille nucléaire est un sous-système du clan, et le clan est un sous-système de la tribu. Par extension, les familles nucléaires sont des sous-systèmes qui composent un clan, et les clans sont eux-mêmes des sous-systèmes composant une tribu. »

Aucun de ces paragraphes ne constitue un éloge de la famille nucléaire. Aucun ne la présente « comme [le] seul rempart communautaire face à l’atomisation des individus par le capitalisme ». Encore une foi, il s’agit de malhonnêteté intellectuelle. De mauvaise foi.

Il serait fastidieux de relever toutes les occurrences de ce type de malhonnêteté intellectuelle dans le texte. Elles sont bien trop nombreuses. Peut-être que des membres d’ATR les consigneront plus en détails.

Le texte de LMN & Cie reproche néanmoins à raison à ATR de rejeter toutes les luttes sociales (autres que la lutte contre la tyrannie technologique). Cet aspect d’ATR — ostensiblement revendiqué — me dérange aussi, ainsi que certaines de leurs méthodes. Cependant, dans l’ensemble, leur diatribe contre ATR est une honte. S’il y a quelque chose à exclure du milieu militant, ce ne sont pas les membres d’ATR, mais les méthodes employées par LMN & Cie — des méthodes qui ne visent pas à faire progresser le débat d’idées, la critique, mais qui consistent à utiliser la falsification et le mensonge afin de censurer.

*

Une dernière chose, avant de passer à la suite. LMN & Cie reprochent à ATR de faire le lit du fascisme en ne se préoccupant pas spécialement de la lutte contre le racisme. Or, affirme le texte contre ATR, « le fascisme français actuel se construit principalement autour de la volonté d’épuration des musulman·es ». Le problème, c’est qu’une telle affirmation relève d’une réduction idéologique qui méconnaît la complexité et la profondeur du phénomène fasciste. Si ce que l’on appelle parfois « islamophobie d’État » — une politique de stigmatisation, de surveillance et de contrôle de certaines populations musulmanes — constitue un rouage important de l’ordre autoritaire contemporain, il serait erroné d’y voir un projet unifié ou systématique : l’État sait aussi composer avec des régimes musulmans, flatter certains islamismes d’élite et instrumentaliser la religion comme outil de gouvernement. En outre, comme le montre Sebastián Cortés dans Antifascisme radical ? Sur la nature industrielle du fascisme (CNT-RP, 2015), le cœur du fascisme moderne réside dans sa fonction de stabilisation autoritaire d’une société industrielle en crise — par la militarisation de la production, la technocratie policière, la haine de la dissidence autonome et l’écrasement de toute forme de vie non intégré à l’appareil techno-capitaliste. Si le fascisme devait être ramené à une seule dimension, ce ne serait pas l’islamophobie, mais la fusion entre pouvoir industriel, pouvoir d’État et pouvoir disciplinaire, c’est-à-dire le projet d’une société entièrement administrée, hiérarchisée et normalisée.

Le fait qu’un tel simplisme (fascisme = racisme) soit relativement courant à gauche témoigne d’une profonde pauvreté de l’analyse politique, à laquelle la technocritique permet justement de remédier.

Leur technocritique et la nôtre

J’en viens au sujet principal que je voulais aborder dans ce billet : Le Mouton Numérique et son co-fondateur Irénée Régnauld. Le Mouton Numérique prétend « éclaire[r] la société qui innove » et ouvrir « un espace de dialogues entre penseurs et faiseurs du numérique ». Irénée Régnauld se présente comme le théoricien de la « technocritique » la plus juste, la plus aboutie, la plus intelligente, car « nuancée ». Il est le co-auteur d’un livre intitulé Technologies partout, démocratie nulle part. Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous (éditions fyp, 2020).

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Régnauld défend ce qu’il appelle une « technocritique réappropriative ». En gros, sa position semble prétendre (« semble », parce que son propos est souvent confus, délibérément ou non) que l’essentiel des technologies modernes sont – potentiellement – compatibles avec une société à la fois socialement juste (démocratiquement, économiquement) et écologique, et qu’il est donc possible que le peuple, les gens, les masses, se les « réapproprient ». Pour exposer schématiquement sa perspective, il a conçu les tableaux suivants :

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Régnauld oppose sa « technocritique réappropriative » à la « critique anti-industrielle radicale », qu’il associe à Kaczynski, ATR, Ellul, etc., et à une sorte de technophobie, de rejet total de « la technique », considérée comme une « entité fondamentalement aliénante et destructrice ». Parce qu’il est malhonnête. Ainsi qu’il le sait certainement, la critique anti-industrielle ne s’oppose pas totalement à « la technique » (Ellul lui-même soulignait qu’il était « enfantin de dire que l’on est “contre la technique” »). Elle ne rejette pas toutes les technologies en bloc. La critique anti-industrielle distingue en général deux types de technologies, selon la typologie de Mumford qui opposait « techniques autoritaires » et « techniques démocratiques ».

Les techniques démocratiques sont celles qui sont potentiellement compatibles avec une organisation sociale démocratique. Mais avant de pouvoir en discuter, il faudrait que l’on s’entende sur ce que l’on nomme « démocratie ». Or Régnauld semble être de ceux qui pensent que l’on vit dans des sociétés au moins en partie réellement démocratiques. Sa « technocritique » vise en effet à « peser dans le débat démocratique et institutionnel », à faire un « usage stratégique de l’espace démocratique ». Pour Régnauld, donc, l’État en tant que type d’organisation sociale n’est pas intrinsèquement incompatible avec la démocratie. La société de masse non plus. Je n’ai trouvé aucune discussion des implications de la question de la taille (géographique et démographique) d’une société sur les types de régimes politiques qu’elle peut adopter. Cette relation entre taille d’une société et régime politique est pourtant cruciale — c’est pourquoi nombre de philosophes l’ont discuté à travers les époques, d’Aristote à Lewis Mumford en passant par Montesquieu, Rousseau et bien d’autres.

La démocratie, pour Régnauld, semble donc compatible à la fois avec l’État, avec des sociétés hautement populeuses (centaines de milliers ou millions d’habitants, voire davantage) et avec l’essentiel des infrastructures techno-industrielles modernes. Dans une interview parue en 2022, il affirme :

« Cependant, je ne dirais pas que “le numérique” est fondamentalement anti-démocratique : le numérique, ce n’est pas seulement les GAFAM, mais bien cette immense chaîne de production et de consommation qui va des mines de cobalt jusqu’aux smartphones dans nos poches. Et d’ailleurs, le numérique démocratique existe à de nombreux endroits, qu’il s’agisse des systèmes de dispatch de livraison coopératifs comme Coopcycle, ou de l’encyclopédie contributive Wikipédia. »

Ahem. Affirmer que Wikipédia est démocratique est à peu près aussi idiot que soutenir que TotalEnergies est démocratique parce qu’ils font des assemblées de temps en temps.

Pour accéder à Wikipédia, il faut avoir acheté un terminal — smartphone, ordinateur — avec de l’argent obtenu en échange de la vente de son temps de vie sur le marché capitaliste. Il faut aussi payer une connexion internet. Sachant que les smartphones, ordinateurs et autres routeurs sont des appareils conçus grâce à l’enfer industriel des mines et des usines, aux organisations sociales qui contraignent des gens à y travailler, que tout cela dépend d’infrastructures géopolitiques complexes, énergivores, surveillées, et entièrement aux mains d’intérêts marchands et/ou étatiques. L’existence même de Wikipédia repose sur l’existence de toutes les hiérarchies et de tous les régimes politiques qui constituent le capitalisme mondialisé contemporain. Même le contenu de Wikipédia, qui se prétend neutre et collaboratif, est en fait filtré selon des mécanismes opaques, hiérarchisé, verrouillé par des mécanismes qui reconduisent l’ordre dominant : primat de l’expertise académique, normalisation des voix, etc. Un véritable concentré de démocratie, n’est-ce pas.

J’en reviens à la critique anti-industrielle et à la distinction entre « techniques autoritaires » et « techniques démocratiques ». Pour le courant anti-industriel, la démocratie réelle, et donc directe, exige des sociétés de taille humaine. Comme le notait Mumford, « la démocratie est une invention de petite société. Elle ne peut exister qu’au sein de petites communautés. Elle ne peut pas fonctionner dans une communauté de 100 millions d’individus. 100 millions d’individus ne peuvent être gouvernés selon des principes démocratiques. » La démocratie « est nécessairement plus vivante au sein de communautés et de groupes réduits, dont les membres se rencontrent face-à-face, interagissent librement en tant qu’égaux, et sont connus les uns des autres en tant que personnes : à tous égards, il s’agit du contraire exact des formes anonymes, dépersonnalisées, en majeure partie invisibles de l’association de masse, de la communication de masse, de l’organisation de masse. » Et « aussitôt que de grands nombres sont impliqués, la démocratie doit ou succomber au contrôle extérieur et à la direction centralisée, ou s’embarquer dans la tâche difficile de déléguer l’autorité à une organisation coopérative. » Jean-Jacques Rousseau, des siècles auparavant, remarquait pareillement qu’« un gouvernement purement démocratique convient à une petite ville plutôt qu’à une nation. On ne saurait assembler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’autorité suprême est confiée à des députés le gouvernement change et devient aristocratique. »

Les technologies démocratiques sont donc celles qui sont concevables par de petites sociétés à taille humaine, qui n’exigent pas de grands ensembles de populations, qui n’exigent pas de vaste division spécialisée du travail, d’immenses chaînes de production, etc.

En contraste, les technologies autoritaires sont celles qui, exigeant une vaste division spécialisée du travail et d’immenses chaînes de production, confèrent « l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale » (Mumford). Ces techniques exigent une forme de « contrôle politique centralisé » et sur « la création de machines humaines complexes composées de pièces interdépendantes, remplaçables, standardisées et spécialisées — l’armée des travailleurs, les troupes, la bureaucratie » (Mumford encore). Et bien entendu, la démarcation entre technologies autoritaires et technologies démocratiques n’est pas parfaitement nette. Il existe une zone grise de technologies qu’il est difficile de classer a priori dans l’une ou l’autre de ces catégories. Seule l’expérimentation pourrait trancher.

Mais, en gros, la quasi-totalité des technologies associées à la « révolution industrielle » et en découlant appartiennent à la catégorie des technologies autoritaires (ainsi que certaines technologies antérieures à ladite « révolution », pour une discussion plus aboutie voir ici ou ici).

Régnauld n’est pas de cet avis. Il pense que l’essentiel de ces technologies sont potentiellement compatibles avec la démocratie. Son argumentaire repose donc sur une croyance, au sens propre, étant donné que l’histoire et le présent nous enseignent le contraire. Les arguments qu’il déploie à l’appui de sa croyance sont d’une faiblesse rare. En très schématique : en mettant en place des « processus démocratiques » de type « convention citoyenne pour le climat », « on » pourrait faire en sorte de rendre démocratique le système techno-industriel. Que n’y avait-« on » pensé plus tôt ?

A ma connaissance, Régnauld n’explique nulle part comment nous pourrions rendre démocratique, juste et égalitaire l’immense division spécialisée et hiérarchique du travail qu’exigent les technologies modernes (de même qu’il ne discute pas de la question de la taille). Son discours relève donc essentiellement d’une sorte de pensée magique.

(A d’autres moments, comme dans ce podcast enregistré fin juin 2025, il défend une sorte de démagogie prétendument stratégique, mais en fait absurde. Il se demande quel discours est entendable par les politiciens ou par la population, plutôt que quel discours est juste. Les objectifs qu’il propose alors de viser ne sont pas ceux qui seraient susceptibles de changer la donne, de réellement mettre un terme au désastre social et écologique, mais ceux que les institutions et les gens sont susceptibles d’adopter.)

A la suite de la publication sur son site du Mouton Numérique du texte contre ATR, nous avons eu, lui et moi, un bref échange sur Instagram :

Je faisais ensuite remarquer à Irénée que le texte qu’il avait coécrit (sur ATR) était, ahem, bourré de pseudo raisonnements par association, et qu’il était donc quelque peu ironique de me reprocher une « assignation par l’institution ».

Il est apparemment acceptable de dénigrer ATR au motif qu’une de leurs références serait Renaud Garcia, un individu « réputé pour ses prises de positions anti-trans » selon l’article du Mouton Numérique, qui n’en dit pas plus (l’idée étant de salir la personne ou le groupe que l’on cherche à salir en recourant à une succession d’associations : ATR —> Renaud Garcia —> « anti-trans »). Il est par contre tout à fait déplacé de faire remarquer à Irénée Régnauld qu’en tant que chercheur confortablement salarié au cœur de l’élite de l’institution universitaire du capitalisme occidental, il est relativement mal placé pour se prétendre antifasciste, anarchiste, opposant radical au monde tel qu’il va.

Il me répondait ensuite que si je pensais qu’il travaillait à rendre l’IA éthique, c’était que je n’avais rien compris au métier de sociologue. Je lui rétorquais qu’il y avait pourtant marqué chercheur en « AI Ethics » (« IA éthique ») sur son profil Linkedin, et lui demandais s’il écrivait donc n’importe quoi dessus.

Malheureusement, après ça, la fin de notre échange a été supprimée, et mes derniers commentaires ont été supprimés. Sur Instagram, notre échange se conclut maintenant avec son commentaire finissant par « On est pas d’accord c’est tout. » (Qui figure dans la première des deux images ci-dessus)

Eh bah alors, Irénée, c’était gênant ?

Dans une autre interview parue en 2021, Irénée se confie :

« À titre personnel, je suis un féru d’innovation et de conquête spatiale. Le degré de connaissances apportées par les satellites en vaut la peine. Mais je ne parle pas des projets d’Elon Musk, de galaxie de satellites. On fait bien la différence entre tout ça. Dans l’absolu, on n’est pas contre la voiture autonome. C’est évident qu’il y a des intérêts. Mais notre propos dépasse cela : il existe des limites sociales et écologiques et les potentiels bienfaits de la technologie doivent être discutés au regard de ces limites. »

Un autre numérique est possible. Une autre conquête spatiale est possible. Une autre industrie de l’aérospatial aussi. Bio et démocratique. Les gens comme Irénée Régnauld nous guident vers la lumière, nous montrent la voie. Suivons-les.

Non merci. Quelle pitoyable fraude.

Mon texte ne vise pas à convaincre Irénée. En tant qu’intellectuel d’État, à la solde des institutions dominantes, il est payé pour ne pas comprendre ce qu’il s’agirait de comprendre, et pour nier ou occulter ce qu’il s’agirait d’examiner. Irénée Régnauld et ses collègues, c’est la bourgeoisie culturelle d’État qui tente de se réapproprier — de récupérer — la technocritique. On peut gager que c’est en la matière qu’ils obtiendront leur principal et unique succès. Le système techno-industriel récompense les idiots utiles qui prennent sa défense, même — et peut-être particulièrement — sous couvert de le critiquer.

Nicolas Casaux

L’article Irénée Régnauld vs. ATR ou quand la bourgeoisie culturelle tente de récupérer la technocritique (par Nicolas Casaux) est apparu en premier sur Le Partage.

Article mis en ligne le 4 juillet 2025
Ni genre ni maître – cinquante ans d’opposition féministe au mouvement trans

Afin de prolonger l’analyse critique entamée en 2023 dans Né(e)s dans la mauvaise société : Notes pour une critique féministe et socialiste du phénomène trans (co-écrit par Audrey A. et moi-même), je publie cette année Ni genre ni maître : cinquante ans d’opposition féministe au mouvement trans, chez La Trêve Éditions.

Présentation du livre :

En confondant sexe et genre, et en considérant le genre comme une propriété naturelle, une essence inhérente aux individus – plutôt que comme un système de hiérarchisation des deux sexes leur assignant des comportements, des rôles et divers attributs spécifiques – le mouvement trans renforce les stéréotypes sexistes contre lesquels les féministes se battent depuis des décennies, sape les droits des femmes basés sur le sexe et promeut des médicalisations et des mutilations chirurgicales absurdes.

Ni genre ni maître est une collection d’essais qui s’ouvre sur une généalogie de la critique féministe du mouvement trans. Dès les années 1970, des deux côtés de l’Atlantique et pour les raisons susmentionnées, des femmes se sont opposées aux idées et aux revendications trans. Parmi elles se trouvaient des figures majeures du mouvement féministe comme Gloria Steinem, Margrit Eichler ou Germaine Greer. Aujourd’hui encore, à travers le globe, des féministes de premier plan – d’Adriana Cavarero en Italie à Marcela Lagarde au Mexique, en passant par Amelia Valcárcel en Espagne et Alice Schwarzer en Allemagne – continuent de combattre la déraison transidentitaire.

Les autres essais du livre approfondissent les motifs de cette opposition en examinant le mythe de l’« enfant trans », les rapports entre transidentité et transhumanisme, ou encore l’érotisation de la subordination qui anime le travestissement masculin — dont est issu le mouvement trans.

Pour précommander le livre (livraison au mois d’août) : https://latreveeditions.sumupstore.com/article/nicolas-casaux-ni-genre-ni-maitre-cinquante-ans-d-opposition-feministe-au-mouvement-trans

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Extrait :

Le mois suivant, en mars 1977, dans le troisième numéro de la revue féministe Chrysalis – fondée par Kirsten Grimstad et Susan Rennie à Los Angeles, et à laquelle contribueront des grands noms du féminisme, d’Audre Lorde à Andrea Dworkin –, la féministe états-unienne Janice Raymond, justement, alors étudiante en éthique médicale, publie un texte intitulé « Le transsexualisme ou l’ultime hommage au pouvoir du rôle sexuel[1] ». Elle y esquisse à grands traits l’essentiel du livre qui lui vaudra, plusieurs décennies plus tard, un déluge de calomnies, d’injures et même de menaces de mort. L’analyse de Raymond était pourtant parfaitement cohérente et rigoureuse.

En étudiant le transsexualisme, Raymond avait été amenée à se demander ce que nous dit de la société dans laquelle nous vivons le fait qu’il y paraisse « sensé de parler d’un “esprit de femme dans un corps d’homme” ». La conclusion est évidente : le transsexualisme est un produit « des rôles sexuels stéréotypés d’une société rigidement genrée ». Autrement dit, le transsexualisme est un produit de la société qui associe être une femme à des traits psychologiques et des comportements particuliers, à certains types de vêtements ou encore à des affinités pour des activités spécifiques, bref à un ensemble de stéréotypes sexistes. Le concept même d’un « esprit de femme » est une idée sexiste. Raymond remarque aussi que « la chirurgie transsexuelle est une création d’hommes, initialement développée pour les hommes. La recherche et la littérature sont très majoritairement orientées vers le transsexuel mâle-vers-femelle et sont également très majoritairement rédigées par des hommes. » L’insistance sur les quelques femmes que l’on retrouvait dans le phénomène à l’époque ne servait qu’à dissimuler son origine androcentrique.

Au passage, Raymond évoque la polémique liée à la participation du tennisman Richard Raskind, devenu la « joueuse » Renée Richards, à une compétition de tennis réservée aux femmes. Vingt-cinq d’entre elles s’étaient retirées du tournoi en protestation. Comme l’avait rapporté un article du New York Times, elles avaient fait valoir « que la présence du Dr Richards était injuste, que malgré son opération et l’apparence féminine qui en résultait, [Richards] conservait les avantages musculaires d’un homme et restait génétiquement un homme ». Richards, qui mesure près d’1,90 mètre, estimait « que, physiquement, psychologiquement et socialement », il était une femme, et avait déclaré : « Je n’ai pas l’impression d’avoir un avantage injuste sur les autres femmes dans les compétitions athlétiques[2]. »

(Il est intéressant de relever qu’entre-temps, de nombreux articles élogieux ont été écrits sur la « figure pionnière du mouvement trans » Renée Richards pour son rôle dans l’avancement des « droits des personnes trans » dans le domaine du sport. A l’époque, Richards avait en effet poursuivi l’US Open en justice afin d’être autorisé à concourir dans la catégorie des femmes. Cependant, en 2012, Richards a publiquement expliqué avoir « changé d’avis » concernant l’inclusion des transgenres ou transsexuels mâles dans les compétitions réservées aux femmes, estimant désormais que les hommes soi-disant « femme trans » ne devraient pas être autorisés à y participer en raison de l’avantage physique qu’ils conservent vis-à-vis des femmes[3].)

Mais revenons-en à l’analyse de Raymond, presciente à plus d’un égard. Dans son essai de 1977 paru dans Chrysalis, elle note :

« Il est important de noter, cependant, que la “convoitise de l’utérus” (womb envy) et “le maternage masculin” (male mothering), appelez-les comme vous voulez, sont des réalités politiques et pas seulement des concepts psychanalytiques. Ainsi, en tant que réalité politique, le transsexualisme […] tend lui aussi à arracher aux femmes les pouvoirs inhérents à la biologie féminine. Dans un sens très réel, le transsexuel mâle-vers-femelle-fabriquée ne veut pas seulement des capacités biologiques féminines, il veut devenir une femme biologique. […] Le transsexualisme est donc l’aboutissement ultime et, pourrait-on même dire, la conclusion logique de la possession des femmes par les hommes dans une société patriarcale[4]. »

Ce qui se manifeste aujourd’hui, entre autres choses, par un nombre croissant d’hommes (d’êtres humains mâles adultes) qui se disent femmes (« femmes trans »), qui prennent des hormones de synthèse et exigent de pouvoir « allaiter » leur bébé. Grâce à l’aide de diverses organisations médicales, certains le font réellement (pour qu’ils puissent produire du « lait » dont la qualité est, pour le dire avec euphémisme, douteuse, différentes substances leur sont prescrites, dont certaines sont notoirement néfastes pour la santé, y compris celle du bébé[5]).

Janice Raymond formule également cet avertissement :

« Nous devons être très attentives aux formes plus subtiles de contrôle et de modification du comportement qui se mettent en place. Il n’est pas inconcevable que les cliniques d’identité de genre, au nom de la thérapie, bien sûr, deviennent des centres potentiels de contrôle du rôle sexuel pour les non-transsexuels — par exemple pour les enfants dont les parents ont des idées bien arrêtées sur le type d’enfants qu’ils veulent, plutôt masculins ou plutôt féminins[6] […]. »

C’est chose faite. Désormais, au nom d’une « non-conformité de genre », d’une « inadéquation » ou d’une « incongruence » entre leur « genre vécu » (ou leur « identité de genre ») et leur « sexe assigné » à la naissance, on propose à des enfants parfaitement sains de se médicaliser, de suivre un traitement à base de bloqueurs de puberté puis d’hormones de synthèse de l’autre sexe, et de chirurgies dès la majorité (voire avant, dès 16 ans parfois, comme en France, pour les mammectomies, soit l’excision des seins). En effet, dans le système de croyances transidentitaire, on considère que chacun des deux types de corps sexués est censé aller de pair avec un type d’« identité de genre » (c’est-à-dire de personnalité), et donc qu’il peut y avoir incompatibilité (« non-conformité », « inadéquation », « incongruence ») entre le corps sexué et la personnalité. La « transidentité » correspond au « fait d’avoir une identité de genre qui n’est pas en adéquation avec le sexe assigné à la naissance » (Larousse en ligne, 2025). On parle aussi d’« incongruence de genre », définie comme « une incongruence marquée et persistante entre le genre vécu par un individu et le sexe qui lui a été assigné » (ICD-11), le « genre vécu », comme l’« identité de genre », désignant grosso modo la personnalité[7]. Autrement dit, dans l’univers trans, le sexe du corps est censé déterminer un type de personnalité (si tel n’était pas le cas, il n’y aurait aucun besoin de « transitionner »). L’univers trans rejoint en cela l’univers conservateur. Il inverse juste le déterminisme : les conservateurs pensent que la personnalité de l’individu doit se conformer à son sexe, alors que les idéologues transidentitaires pensent que le sexe de l’individu doit se conformer à sa personnalité.

Ainsi, une enfant de sexe féminin qui présente des comportements, des préférences ou des goûts culturellement considérés comme masculins peut être jugée « non-conforme de genre ». Et afin de remédier à son « incongruence de genre », on peut lui proposer de conformer son corps sexué à son esprit (considéré comme appartenant à l’autre sexe, selon cette logique) au moyen de traitements médico-chirurgicaux.

***

En octobre 1978, dans la principale revue féministe anglophone, Feminist Studies, basée aux États-Unis, la féministe Marcia Yudkin publie un texte intitulé « Le transsexualisme et les femmes : une perspective critique[8] ». Elle y défend à peu près la même perspective que Janice Raymond :

« Ce que j’essaie de montrer, c’est que la “condition” du transsexualisme ne peut exister que s’il existe une conception commune renvoyant à l’idée d’“agir comme une fille” ou d’“agir comme une femme”, acceptée sans esprit critique par le sujet et par la société qui l’entoure. Le phénomène ne peut être détecté et décrit que s’il existe une identité sociale “fille/femme” distincte de l’identité sociale “garçon/homme” et jugée incompatible avec une identité biologique mâle. Malheureusement, les autorités sont aveugles à cette dimension du problème, que j’appellerais, avec Janice Raymond, la dimension politique du problème. »

La conclusion de son article, formulée sous forme de question, appelait à une abolition des normes sociales restrictives qui constituent un des facteurs causaux du transsexualisme (du phénomène trans) :

« Existe-t-il une alternative à notre système actuel qui consiste à enregistrer un sexe biologique à la naissance, à socialiser la personne dans le rôle censé aller de pair avec ce sexe, à attendre d’elle qu’elle développe une identité de genre congruente et, comme nous le faisons actuellement, à proposer la mesure d’urgence que constitue la chirurgie transsexuelle lorsque le processus échoue désespérément ? »

***

En 1979, aux États-Unis, Janice Raymond, qui deviendra par la suite professeure émérite d’études des femmes et d’éthique médicale à l’université du Massachusetts à Amherst, et se fera connaître pour son travail contre la violence, l’exploitation sexuelle et les abus médicaux dont sont victimes les femmes, publie sa thèse sous la forme d’un livre intitulé The Transsexual Empire, sorti deux ans plus tard, en France, sous le titre L’Empire transsexuel[9]. Pour la rédaction de cet ouvrage, Raymond demande les conseils de son amie Andrea Dworkin, une essayiste états-unienne, théoricienne du féminisme radical, figure majeure du féminisme de la deuxième vague, et particulièrement connue pour sa critique de la pornographie, du viol et des autres formes de violence contre les femmes. Dworkin écrivit une brève recommandation en faveur du livre de Raymond qui fut publiée sur la couverture de l’édition de poche :

« L’Empire transsexuel de Janice Raymond est un ouvrage stimulant, rigoureux et novateur. Raymond examine minutieusement les liens entre la science, la moralité et le genre. Elle pose des questions difficiles et ses réponses possèdent une qualité intellectuelle et une intégrité éthique si rares, si importantes, que le lectorat ne peut qu’être amené à réfléchir, à entrer dans un dialogue critique avec le livre[10]. »

Dans L’Empire transsexuel, Janice Raymond note très justement que :

« fondamentalement, une société qui assigne un rôle stéréotypé à chacun des deux sexes ne peut qu’engendrer le transsexualisme [et/ou le transgenrisme]. Bien entendu, cette explication ne figure pas dans la littérature médicale et psychologique qui prétend établir l’étiologie du transsexualisme. Cette littérature ne remet nullement le stéréotype en cause […]. Toutefois, tant que ces spéculations sur les causes de transsexualisme persistent à évaluer l’adaptation ou l’inadaptation des transsexuels en fonction de normes masculines ou féminines, elles passent à côté de la vérité. À mon avis, la société patriarcale et ses définitions de la masculinité et de la féminité constituent la cause première de l’existence du transsexualisme. En désirant les organes et le corps spécifiques au sexe opposé, le transsexuel ne cherche qu’à incarner l’“essence” du rôle qu’il convoite.

Au sein d’une telle société, le transsexuel ne fait qu’échanger un stéréotype contre un autre, et renforce ainsi les maillons qui maintiennent la société sexiste, ce qui exerce une influence fondamentale sur les aspects du traitement du transsexualisme. En effet, dans une telle société, il est désormais parfaitement logique d’adapter le corps du transsexuel [ou du transgenre] à son esprit si son esprit ne peut s’adapter à son corps. »

En juin 1979, le psychiatre Thomas Szasz rédige une chronique élogieuse du livre de Raymond dans une colonne du New York Times : « Le développement et la documentation de cette thèse par Raymond sont sans faille. Son livre est une réalisation importante[11]. »

Szasz remarque :

« Étant donné que le “transsexualisme” implique et est en fait pratiquement synonyme d’importantes modifications chirurgicales du corps humain “normal”, on peut se demander ce qui arriverait, par exemple, à un homme qui irait voir un chirurgien orthopédique, lui dirait qu’il se sent comme un droitier piégé dans un corps ambidextre et lui demanderait de lui couper son bras gauche parfaitement sain ? Que se passerait-il pour un homme qui irait voir un urologue, lui dirait qu’il se sent comme un chrétien prisonnier d’un corps juif et lui demanderait de recouvrir le gland de son pénis d’un prépuce (une telle opération est peut-être évoquée dans 1 Corinthiens 7:17-18).

[…] Si un tel désir peut être qualifié de […] “transsexuel”, alors la personne âgée qui désire être jeune est “transchronologique”, la personne pauvre qui veut être riche est “transéconomique”, et ainsi de suite. Ces affirmations hypothétiques et les demandes de “thérapie” qui en découlent (ainsi que les réponses cognitives et médicales que nous leur apportons) constituent, à mon avis, le contexte dans lequel nos croyances et pratiques contemporaines concernant le “transsexualisme” et la “thérapie” transsexuelle doivent être envisagées[12]. »

En France, la sortie de L’Empire transsexuel, en 1981, est saluée par une brève chronique rédigée par la philosophe féministe belge Françoise Collin, fondatrice, en 1973, de la revue féministe francophone Les Cahiers du GRIF (« Groupe de recherche et d’information féministes »). Collin écrit :

« L’analyse de Janice Raymond projette un éclairage original et essentiel sur “l’empire transsexuel”. Sa thèse va même à l’encontre de l’idée assez habituelle selon laquelle le transsexualisme marquerait une sorte de passage entre les sexes, soulignant leur relative indifférenciation.

Janice Raymond montre que, bien au contraire, le transsexualisme, qui est à 90% l’adoption du sexe féminin par les hommes, est pour ceux-ci une manière supplémentaire de s’approprier la féminité. Comme si vouloir être une femme était la forme limite de vouloir avoir une ou des femmes, et en quelque sorte prendre leur place, se substituer à elles. En outre, la féminité que le transsexualisme contribue à consolider est la féminité traditionnelle, celle que les hommes ont culturellement fabriquée et définie en termes d’ailleurs schématiques. La science médicale intervient ici par le biais des opérations pour renforcer les stéréotypes.

Mais ce ne sont là que quelques idées-force du livre qui repose sur une très vaste information et fait apparaître de manière subtile les divers plans qui interfèrent dans la définition du sexe. On trouve ici un regard féministe de plus en plus développé[13]. »

Nicolas Casaux


  1. Janice Raymond, « Transsexualism: The Ultimate Homage to Sex-Role Power », Chrysalis n°3, 1977.
  2. Robin Herman, « ‘No Exceptions,’ and No Renee Richards », New York Times, 27 août 1976.
  3. Emily Bazelon, « Cross-Court Winner », Slate, 25 octobre 2012.
  4. Raymond, « Transsexualism: The Ultimate Homage to Sex-Role Power », op. cit.
  5. Les protocoles d’induction de lactation chez les hommes qui se disent femme combinent généralement trois éléments : des hormones de synthèse (œstrogènes, progestatifs), un galactogène – souvent un médicament détourné de son usage initial, comme la dompéridone (anti-émétique) ou le métoclopramide (neuroleptique) – et une stimulation mécanique intensive des mamelons au tire-lait. Cf. le chapitre 23 de notre livre Né(e)s dans la mauvaise société — Notes pour une critique féministe et socialiste du phénomène trans (Le Partage, 2023) ; et Talia Nava, « The Ugly Truth of Male Breastfeeding », The Paradox Institute (www.theparadoxinstitute.com), 8 juillet 2023.
  6. Janice Raymond, « Transsexualism: The Ultimate Homage to Sex-Role Power », op. cit.
  7. L’« identité de genre » est en effet définie, dans les « Principes de Yogyakarta » (un document non-officiel mais très souvent cité dans les jurisprudences de nombreux pays ainsi que par les associations de défense des « droits des personnes trans »), comme « l’expérience intime et personnelle de son genre profondément vécue par chacun, qu’elle corresponde ou non au sexe assigné à la naissance, y compris la conscience personnelle du corps (qui peut impliquer, si consentie librement, une modification de l’apparence ou des fonctions corporelles par des moyens médicaux, chirurgicaux ou autres) et d’autres expressions du genre, y compris l’habillement, le discours et les manières de se conduire ».
  8. Marcia Yudkin, « Transsexualism and Women: A Critical Perspective », Feminist Studies, Vol. 4, no 3 (octobre 1978), p. 97-106.
  9. La première édition française date de 1981, au Seuil. Nous avons retraduit le livre et l’avons réédité avec l’association Le Partage. Vous pouvez vous le procurer en vous rendant dans la section « Boutique » du site www.partage-le.com.
  10. Propos de Dworkin publié en couverture de l’édition de poche du livre The Transsexual Empire de Janice Raymond, également cité par Raymond dans son livre Doublethink: A Feminist Challenge to Transgenderism (« Doublepensée : une critique féministe du transgenrisme »), Spinifex, 2021.
  11. Thomas Szasz, « Male and Female Created He Them », The New York Times, 10 juin 1979.
  12. Ibid.
  13. Les Bulletins du GRIF, n°5, Université des femmes, 1981.

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Article mis en ligne le 26 juin 2025
Le militantisme, stade ultime de l’aliénation #1 (par Nicolas Casaux)

Contrairement à ce qu’il s’imagine, contrairement à ce que s’imaginent celles et ceux qui le peuplent, le milieu militant n’échappe aucunement aux dynamiques, aux influences des institutions dominantes.

On pourrait l’illustrer par d’innombrables exemples. Je prendrai celui de l’édition et du milieu militant écologiste. Dans le milieu militant écolo, on est fiers, ces temps-ci, de dénoncer l’empire Bolloré. Très bien. Bolloré est évidemment une crapule, un milliardaire d’extrême droite, un capitaliste infâme.

Mais dans le milieu militant écolo, on a souvent pour maîtres à penser des intellectuel∙les publié∙es aux éditions du Seuil (un exemple, j’aurais pu en choisir d’autres).

Clément Sénéchal, l’ancien porte-parole de Greenpeace reconverti en marxiste-léniniste révolutionnaire, a été publié au Seuil (son livre s’intitule Pourquoi l’écologie perd toujours, mais échoue admirablement à répondre à cette question, voir ici).

Le livre collectif des Soulèvements de la Terre a été publié au Seuil.

Le livre de Timothée Parrique aussi.

Et un livre de Philippe Descola et Alessandro Pignocchi. Et plusieurs autres de Pignocchi seul. Et de Descola. Et les livres de Malcom Ferdinand (dont L’Écologie décoloniale). Et Pablo Servigne, Philippe Bihouix, Jean-Baptiste Fressoz. Et un livre de Guillaume Meurice. Le média Reporterre tient une collection au Seuil. Etc.

Les éditions du Seuil sont une maison d’édition parmi les plus importantes du paysage littéraire francophone. Elles appartiennent au groupe Média Participations, un groupe d’édition, de médias et de divertissement franco-belge fondé en 1986 par l’avocat d’affaires et ancien ministre Rémy Montagne, contrôlé par une holding de droit belge, MP Belgique. Depuis le rachat du groupe La Martinière en 2017 (qui comprenait les éditions du Seuil), Média-Participations est l’un des cinq premiers acteurs de l’édition en France, ainsi que dans le secteur de la bande dessinée, au niveau européen.

A la tête de Média-Participations, on trouve aujourd’hui Vincent Montagne, le fils de Rémy. Fervent catholique, comme son père, Vincent Montagne est aussi à la tête de la chaîne de télévision catholique KTO, et directeur de la publication de Famille Chrétienne, entre autres activités religieuses. Grâce à sa mère, Geneviève Michelin, Vincent Montagne entretient aussi un lien étroit avec la multinationale Michelin. Il dirige aujourd’hui la Société Auxiliaire de Gestion (SAGES) affilié au groupe Michelin. Également président du Syndicat national de l’édition, Vincent Montagne s’est « rapproché de Vincent Bolloré et de Pierre-Édouard Stérin, mais aussi de Bernard Arnault (LVMH) et de Rodolphe Saadé (patron de CMA CGM qui possède BFM TV, la Tribune, RMC et des parts dans M6), en participant au consortium qui a racheté l’EST Paris, École de supérieurs de journalisme désormais aux mains de grands financiers » (Sophie Joubert, « L’édition à l’extrême droite toute », L’Humanité, 10 avril 2025).

Vincent Montagne vaut-il mieux que Vincent Bolloré ? Peut-être. Mais est-il pour autant souhaitable de rapporter du pognon à Vincent Montagne et de contribuer à perpétuer la domination du milieu éditorial par un petit nombre de groupes d’édition ?

(Bien sûr, diverses raisons peuvent pousser les auteurs que je mentionne plus haut à signer au Seuil ou dans une maison d’édition du même acabit : le prestige d’être publié par une grande maison d’édition, ayant publié beaucoup de penseurs célèbres (de grands zommes, de sommités intellectuelles hautement révérées) ; la garantie de bénéficier d’une importante diffusion, d’une large distribution et d’une bonne promotion (médiatique) ; etc.)

Les maîtres à penser du mouvement écologiste sont mécaniquement produits par un circuit universitaro-médiatico-éditorial assez spécifique. Il s’agit souvent d’individus issus du système universitaire, diplômés comme il faut, parfois scientifiques, puis publiés par des maisons d’éditions majeures (Le Seuil, La Découverte, Actes Sud, etc.), dont les livres sont ensuite promus par les médias de référence (Le Monde, Libération, Les Inrocks, France Culture, France Inter, etc.).

Et donc voilà le paradoxe, la mystification : ce circuit ne produit et ne promeut pas les critiques les plus incisives, radicales, abouties, cohérentes, du monde tel qu’il va, pour la raison principale qu’il en est lui-même une partie, un pan, un produit. Ni l’université, ni les institutions scientifiques, ni les grands groupes de l’édition, ni les médias de masse (même « de gauche ») n’ont pour fonction ou objectif de promouvoir les critiques les plus justes de l’ordre dominant. C’est pourquoi ce circuit ne met jamais en avant de penseuses ou penseurs articulant une critique radicale (c’est-à-dire honnête) de la technologie, du système industriel, du capitalisme, de l’État ou du patriarcat.

Il y a quelque chose de foncièrement paradoxal, d’absurde, de tragi-comique même, à s’imaginer contester un système, un ordre social, les institutions dominantes, en puisant ses idées et en trouvant ses maîtres à penser dans ces institutions.

Le milieu militant manque cruellement de réflexivité, de conscience de lui-même, de conscience de ce qu’il est, des dynamiques qui le traversent et qui l’animent.

Ce paradoxe caractérise même la gauche dans son ensemble (au-delà du milieu militant).

Tant que la gauche restera inféodée au circuit susmentionné de production de maîtres à penser de la contestation autorisée, elle continuera sans doute de passer à côté des problèmes les plus fondamentaux auxquels nous faisons face et restera assez inoffensive, incapable d’enrayer le désastre social et écologique.

Nicolas Casaux

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Article mis en ligne le 14 juin 2025
Changer le monde ? D’accord, mais c’est payé combien ? (par Nicolas Casaux)

Dans le dernier épisode de son émission « La lutte enchantée », sur France inter, Cyril Dion défend la fable méritocratique contemporaine tout en prétendant, d’un ton pénétré, encourager les masses à continuer de rêver.

Dion, ce doux apôtre de la transition bienveillante, recycle à son insu — ou peut-être tout à fait consciemment — le vieux catéchisme libéral : « si vous voulez vraiment, vous pouvez ». La rengaine est connue, c’est celle du rêve américain, mais recyclée, parfumée au thym (bio), enveloppée dans une rhétorique pseudo-poétique, et convertie en baume pour bobos en quête de sens.

Pour illustrer l’idée que « quand on veut, on peut », Cyril Dion prend évidemment, narcissisme oblige, son propre exemple. Ce qu’il présente comme une « lutte », c’est la réussite sociale d’un homme qui, depuis une position confortable, ose se lancer dans une entreprise n’ayant rien eu de risquée, de dangereuse, et n’ayant eu aucun effet bénéfique sur le cours catastrophique des choses.

Dion prétend être parti de rien tout en admettant qu’il était déjà, entre autres, directeur d’une collection dans une des principales maisons d’édition du capitalisme éditorial francophone. Un voisin en mesure de prêter 10 000 euros, ce n’est pas non plus commun. Dion oublie aussi de mentionner qu’en tant que fils d’un banquier ayant bossé dans la gestion de patrimoine, il ne faisait pas partie des classes les plus pauvres de la population. Ce qui aide. Dion disposait donc, dans la vie, d’un capital financier et culturel non négligeable. Il n’avait pas « rien », mais tout. En prétendant qu’il n’avait que son rêve et sa persévérance, il évacue les fondations bourgeoises de ses succès sous une couche de poussière féerique.

Dans la parabole enchantée qu’il pontifie, l’échec n’est jamais envisagé autrement que comme un manque de foi. Les conditions matérielles, les rapports de classe, les nombreuses manières dont le système verrouille les issues sont tranquillement évincés du tableau. Tout est affaire de croyance, de narration, de volonté. Ainsi, l’idéologie méritocratique change de peau sans rien perdre de son venin. Elle abandonne les bancs de l’école républicaine pour les planches d’un TEDx bio-sensible. Elle troque le discours du proviseur contre celui du poète écologique. Mais son but reste le même : neutraliser toute conscience des rapports sociaux en exaltant l’individu entrepreneur de sa propre rédemption : « les obstacles sont intérieurs, pas structurels. Ce qui t’empêche de réussir, ce n’est pas le système, c’est ton manque de confiance, ta peur, ton inertie », nous dit en substance Cyril Dion.

Le réel, les rapports de domination, les infrastructures économiques, l’industrie, la police : tout cela disparaît dans la fable éco-méritocratique de Dion. Il contemple son propre reflet dans l’eau d’un monde qu’il ne veut pas troubler, et il appelle cela « changer le monde ». Ce n’est pas une lutte, c’est une berceuse pour les bourgeois et les aspirants bourgeois qui écoutent France inter.

Dion, c’est le rêve américain version écolo TEDx. On remplace la réussite financière par une réussite « engagée », le costume-cravate par le gilet en laine (écoresponsable) et le carnet de poésie, la Silicon Valley par la permaculture, l’agriculture bio ou le « développement durable ». Mais l’architecture idéologique reste identique : une fable individuelle déconnectée des rapports sociaux réels, qui ne menace en rien l’ordre établi.

(Et je passe sur l’illusion risible et nuisible selon laquelle son documentaire aurait amélioré quoi que ce soit. Que certaines personnes aient quitté leur boulot super nuisible pour l’agriculture biologique plus ou moins grâce à lui, soit. Ce genre d’effet est plutôt positif. Mais Cyril est incapable de réaliser tout le mal que font ses documentaires en laissant accroire que des entreprises deviennent bonnes pour la planète parce qu’elles suivent les préceptes du « développement durable ». Ce n’est pas le cas. De surcroît, la multiplication des centrales de production énergétique photovoltaïques, éoliennes, hydroélectriques, qui constituent autant de nuisances supplémentaires pour la nature, ce n’est pas non plus une bonne chose, et c’est pourtant aussi à mettre à son actif. Il contribue à cela avec ses discours, ses films. Il encourage ça.)

*

Dans les milieux supposément « militants » contemporains, les mises en garde contre le « militantisme sacrificiel » et le « burn-out militant » sont assez courantes.

Mais le phénomène n’est pas nouveau. Le « militantisme sacrificiel » était déjà dénoncé il y a plusieurs décennies. En substitut, on proposait déjà un « nouveau militantisme », un militantisme festif, décontracté, plus cool, quelque chose comme ça.

Dans un article paru il y a environ 20 ans, on pouvait lire :

« Beaucoup de responsables associatifs se plaignaient de la disparition du militantisme. Pourtant le mouvement associatif connaît, selon la Commission Européenne, une “croissance exponentielle”. La crise actuelle du militantisme ne signifie pas la disparition des militants, mais la disparition d’un militantisme “sacrificiel”. On assiste en fait à l’avènement d’un “nouveau militantisme”, marqué par un engagement plus ponctuel, mais aussi plus concret, plus pragmatique qu’idéologique, plus basé sur la convivialité et la démocratie participative que sur le devoir civique et la démocratie représentative. »

Vingt ans plus tard, on peut toutes et tous constater les formidables réussites du « nouveau militantisme ».

Et on a toutes et tous vu passer cette phrase attribuée à Emma Goldman : « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution. » Beaucoup l’invoquent à l’encontre du « militantisme sacrificiel », à l’appui d’un militantisme festif, cool, etc. Mais outre que Goldman ne l’a probablement jamais prononcée (cette phrase provient d’une sorte de légende urbaine qui a commencé à se répandre dans les années 1970), la vie entière de Goldman et toutes ses idées contredisent totalement l’idée selon laquelle il ne devrait y avoir de militantisme que cool, relax, joyeux et tranquille.

La vie d’Emma Goldman a été marquée par la prison, l’exil, la solitude, la pauvreté, les trahisons. Elle a été expulsée des États-Unis en 1919 après avoir été emprisonnée pour ses positions anti-guerre ; elle a dû fuir la Russie après avoir dénoncé la répression léniniste. Etc. La vie d’Emma Goldman est l’exemple même d’une existence entièrement consacrée à un engagement politique total, viscéral, sacrificiel.

Cela dit, contrairement à une croyance qui semble désormais commune, Emma Goldman comprenait que le sacrifice et la joie ne s’opposent pas nécessairement. Son engagement sacrificiel n’était pas un vœu d’austérité.

Quoi qu’il en soit, ce qui me semble assez clair, c’est qu’on n’a rien sans rien. Que les luttes contre les systèmes d’oppression, d’exploitation, ont toujours exigé des sacrifices. Que changer le cours (catastrophique) des choses, les dynamiques mortifères de l’industrialisation, de l’urbanisation, de la technologisation, du capitalisme, de la domination étatique, de la domination masculine, exige(rait) énormément. Et donc que les aspirations contemporaines à un militantisme cool, amusant et relaxant sont assez ineptes.

Ce n’est pas à dire qu’il faut se sacrifier n’importe comment. Simplement, encore une fois, qu’on n’a rien sans rien, et qu’on ne peut pas espérer mettre fin à des systèmes de domination millénaires en dansant ou en sirotant des cocktails au festival de Cannes comme Cyril Dion.

Vouloir la facilité dans le militantisme, c’est ce qui a permis et ce qui permet au capitalisme de le récupérer, par le biais, notamment, du secteur des ONG (que certains qualifient de « complexe industriel à but non lucratif »). Les ONG, c’est la professionnalisation du militantisme. Et presque systématiquement, inévitablement, les objectifs des ONG ne consistent pas à renverser les dynamiques dominantes. Ils relèvent plutôt d’une forme de réformisme, de remèdes superficiels, voire de fausses solutions qui accompagnent le progrès du désastre.

L’autrice indienne Arundhati Roy l’avait bien relevé il y a plus de vingt ans :

« L’ONG-isation de la politique menace de transformer la résistance en un travail courtois, raisonnable, payé et en 35h. Avec quelques bonus en plus. »

Or :

« La vraie résistance a de vrais coûts. Et aucun salaire. »

Bref. Je ne cherche encore une fois pas ici à encourager des burn-out militants, des sacrifices tous azimuts. Mais on ne peut pas non plus se mentir, s’illusionner n’importe comment.

Il me semble que la vérité est aux antipodes de ce que raconte Dion. En réalité, la résistance contre l’ordre établi, contre le capitalisme technologique, contre le patriarcat, contre l’État, manque cruellement de gens suffisamment déterminés, capables de sacrifices. De personnes qui ne trahissent pas les luttes, qui tiennent ensemble engagement militant et refus de parvenir (sans refus de parvenir, l’engagement militant dégénère en carrière médiatique de pseudo-militant, façon Cyril Dion).

Nicolas Casaux

(Les photos qui suivent la vidéo de Dion sont tirées d’une de ses plus récentes publications Instagram, elles proviennent d’un séjour au Brésil qu’il a fait pour promouvoir son dernier film documentaire, Animal).

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Article mis en ligne le 10 juin 2025
Paloma Moritz confond millénarisme technologiste et écologie (par Nicolas Casaux)

Il y a quelques jours, lors de l’émission qu’elle tient sur la chaîne YouTube du média Blast (média indépendant, alternatif, autonome, révolutionnaire, turlututu chapeau pointu), Paloma Moritz a reçu les deux auteurs d’un livre sorti en 2022 aux États-Unis, et publié en français l’an passé sous le titre Tout pour tout le monde : Une histoire orale de la Commune de New York 2052–2072 (éditions Argyll, 2024).

Il s’agit d’une sorte de roman d’anticipation qui se déroule à la fin des années 2060, dans un futur où une révolution mondiale a donné naissance à une société égalitaire et démocratique, écologique et coopérative. Le livre se présente sous la forme d’une succession d’interviews d’individus ayant vécu ces bouleversements.

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Le livre est donc co-écrit par deux personnes : M.E. O’Brien et Eman Abdelhadi. Mais contrairement à ce qu’affirme Paloma Moritz, il ne s’agit pas de « deux autrices ». Il s’agit d’un auteur et d’une autrice. Un homme et une femme. Enfin, un homme-qui-se-dit-femme et une femme. O’Brien est en effet un homme qui se dit « femme trans ».

Titulaire d’un doctorat de sociologie obtenu à l’université de New York, O’Brien travaille comme psychothérapeute à New York et est apparemment en formation pour devenir psychanalyste. Voici comment il se présente dans un podcast :

« Je suis une femme, je pense que c’est mon identification principale, et évidemment trans. Je suis une femme trans. Ma présentation de genre se situe en quelque sorte sur le spectre butch version douce. Je m’inspire de l’histoire du butch et de la fem’, et c’est ainsi que je m’identifie en termes de genre. »

Eman Abdelhadi, elle, est une (vraie) femme, professeure de sociologie à l’université de Chicago.

Par un heureux hasard, dans leur livre – Tout pour tout le monde –, la première personne fictive interviewée se trouve être un homme-qui-se-dit-femme (« femme trans ») appelé Miss Kelley, également « travailleuse du sexe ». À travers Kelley, les deux fabulistes formulent une apologie de la prostitution. O’Brien et Abdelhadi font partie du camp qui considère que la prostitution n’est pas une ignoble forme d’exploitation sexuelle, mais un travail relativement comme les autres, un « travail du sexe ». A travers Kelley, la prostitution est présentée comme une vocation visant à « prendre soin des gens », à s’assurer que tout le monde ait accès à « du sexe ».

Dans le merveilleux futur écologique et égalitaire que le roman promeut, la prostitution existe toujours (pourquoi chercher à abolir un travail aussi formidable ?!). Cependant, elle n’est plus qualifiée de « travail du sexe » mais de « travail tactile ». Et l’argent ayant été aboli,

« des tas de filles ont arrêté de baiser et n’ont jamais regardé en arrière, ou elles se sont retirées, ou sont devenues ingénieures agricoles, et c’est très bien comme ça. Mais beaucoup sont restées au travail. Moi aussi, j’aimais plutôt bien être une tactile, c’était comme une échappatoire au stress des débats sur la distrib’ alimentaire. Au début, on considérait ça comme de la kinésithérapie pour les personnes handicapées. Par exemple, si on connaissait quelqu’un qui ne trouvait personne pour baiser à cause de l’aspect de son corps, une fille se portait volontaire pour travailler avec. […] Beaucoup de filles se sont formées à la thérapie, à aider les gens à parler grâce au sexe. »

Je récapitule. La prostitution, c’est une noble vocation visant à « prendre soin des gens », c’est un « travail tactile », c’est « de la kinésithérapie pour les personnes handicapées ». O’Brien et Abdelhadi célèbrent même « l’expérience et les compétences qui [vont] avec le tapin ». La prostitution, c’est une formation, un cursus social. Dans la glorieuse utopie qu’entrevoient O’Brien et Abdelhadi, « le travail du sexe – je veux dire, le travail tactile – est devenu une sorte de thérapie holistique, qui intègre tous ces différents genres de soins ». Si, avec ça, les hommes n’adhèrent pas au projet…

Sur Blast, l’émission que tient Paloma Moritz est une rubrique écologie. Alors quid de l’écologie ? Eh bien, sur ce sujet, les idées du livre d’O’Brien et Abdelhadi sont encore plus catastrophiques. L’avenir éco-démocratique qu’imaginent les deux fabulistes repose entièrement sur une infrastructure technologique massive et opaque, héritée du capitalisme industriel mais miraculeusement affranchie de ses exigences en matière de division spécialisée et hiérarchique du travail. Il s’agit d’un monde sans argent, sans salariat, sans État (en théorie, évidemment), mais avec des ascenseurs spatiaux, des colonies lunaires et martiennes, des implants d’augmentation (des sortes de smartphones implantés dans le cerveau), et une coordination planétaire par forums numériques et assemblées libres connectées. L’intelligence artificielle et d’autres techniques connexes sont utilisées pour collecter et analyser des données afin de soutenir un système mondial de production et de distribution.

Dans le lumineux futur que les fabulistes nous font miroiter, la vieille croyance séculaire dans une réappropriation démocratique des moyens de production est devenue – par quel biais, précisément, nous n’en saurons presque rien – réalité. L’infrastructure high-tech a enfin été « communisée ». Les humains augmentés du futur se sont débrouillés « pour améliorer la technologie et la faire avancer, et, en bout de course, pour communiser l’espace ». Ils ont en effet découvert « que l’exploration spatiale pouvait être bien moins consommatrice en ressources, et plus accessible ». Et ont alors décidé de construire un « ascenseur spatial » à Quito.

Autrement dit, ce roman met en scène le fantasme – le mythe – technologiste de base. L’idée selon laquelle la technologie serait « neutre » ; l’idée selon laquelle tout dépendrait de comment on s’en sert et de qui s’en sert ; l’idée selon laquelle notre salut réside dans la technologie.

Bien évidemment, ce roman d’une bêtise navrante n’examine pas une seconde en détail les implications sociales et matérielles de la technologie. Il ignore soigneusement toute l’analyse technocritique (des anarchistes naturiens à PMO, en passant par Simone Weil, Jacques Ellul, etc.).

Paloma Moritz présente le livre d’O’Brien et Abdelhadi de manière élogieuse, comme une sorte de source d’inspiration pour penser des alternatives au capitalisme. On se pince pour y croire. Comment peut-on faire la promotion de ce tissu d’inepties technologistes et transhumanistes ? Surtout après avoir reçu (entre autres) Célia Izoard afin de promouvoir son essai La Ruée minière au XXIe siècle : Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Le Seuil, 2024).

Paloma Moritz semble avoir autant de cohérence politique et intellectuelle qu’un chewing-gum.

Mais Paloma Moritz vient de la haute. Son père, Christophe Moritz, est le fondateur et directeur de la marque Hypsom, spécialisée dans la conception et la vente de literie haut de gamme, fabriquée en France. Sa mère, Anne-Colombe de la Taille, est la fille d’Emmanuel de la Taille-Lolainville, décédé en 2021, qui était un célèbre journaliste et producteur de télévision (passé par l’ORTF, l’AFP, TF1, etc.), membre d’une famille subsistante de la noblesse française. Paloma Moritz est apparemment très admirative de son grand-père maternel. Elle le décrit comme « un de ces êtres parés d’un habit de lumière, brillant et toujours à l’écoute », et explique : « Il m’a soutenu sans relâche dans ma carrière de journaliste, son regard m’a donné des ailes pour prendre confiance. »

Ceci explique-t-il cela ? Sans doute en partie. Quand on vient de la haute, qu’on passe par Sciences Po Paris, etc., on n’est pas orienté∙e vers une critique radicale du monde tel qu’il est. Paloma Moritz accorde des interviews au Monde, au Nouvel Obs, participe à toutes sortes de festivals typiques du greenwashing (en 2024, Paloma Moritz était la marraine des Francofolies de la Rochelle, aux côtés de Cyril Dion).

Une dernière chose, assez étrange. Depuis la fin de l’année 2020, Paloma Moritz dirige la SAS PALOMA, une société de conseil créée en 2018 par Patrice Allain-Dupré (qui a abandonné la présidence de la compagnie au profit de Moritz).

Patrice Allain-Dupré, diplômé de Sciences Po Paris, est le propriétaire de l’île privée de Saint-Riom, en Bretagne, une île que le média breton Splann décrit comme « promise à un mouvement catholique soupçonné de dérives sectaires et soutenu par Vincent Bolloré. L’histoire révélée par Enquêtes d’actu et La Presse d’Armor se déroule dans l’anse de Paimpol sur la commune de Ploubazlanec (22). » Celles et ceux que cela intéresse peuvent consulter l’article d’investigation publié en octobre 2024 sur le site d’Enquêtes d’actu.

Patrice Allain-Dupré est aussi le fondateur d’ESL & Network, une compagnie de conseil qui se présente comme « l’un des leaders français et européens de l’intelligence économique, de l’accompagnement stratégique et des affaires publiques » et qui possède des bureaux à Bruxelles, Dubaï et Rabat.

Quelle relation lie Patrice Allain-Dupré et Paloma Moritz ? Je n’en sais rien, mais l’affaire est intrigante. Pour une journaliste écologiste qui professe un ancrage à gauche, être liée de la sorte à un tel individu, c’est assez original.

Nicolas Casaux

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Article mis en ligne le 3 juin 2025
Israël : mais d’ailleurs, à qui est ce pays ? (par Andrea Dworkin)

Le texte qui suit est une traduction d’un article publié pour la première fois dans le magazine Ms., volume I, numéro 2, septembre/octobre 1990, sous le titre « Israel: Whose country is it anyway? ». La photo de couverture, c’est une marche de l’organisation pacifiste et féministe Women Wage Peace, qui rassemble des femmes israéliennes et palestiniennes.


C’est le mien. Le débat est clos. Israël m’appartient. Du moins s’agit-il de ce qu’on m’a inculqué. J’y plante des arbres depuis toujours. Je me souviens du sein de ma mère — de la faim (elle était malade et faible) ; de l’ablation de mes amygdales quand j’avais deux ans et demi — de la peur et du papier peint de l’hôpital ; des cauchemars de l’enfance ; de l’abandon prématuré ; de la plantation d’arbres en Israël. Comprenez : avant même de savoir reconnaître un arbre dans la vie réelle, je plantais déjà des arbres en Israël. À Camden, où j’ai grandi, il y avait du ciment. Je pensais que l’immense et majestueux poteau téléphonique qui se trouvait en face de notre maison en briques en était un — un arbre ; seulement, il n’avait pas de feuilles. Je n’étais pas à plaindre : les fils étaient impressionnants. Aujourd’hui encore, lorsque je pense à « un arbre », je revois ce morceau de bois mort craquelé et brunâtre, ses fils noirs étendus vers le ciel. Je dois faire un effort pour me souvenir qu’un arbre est plus frêle et plus vert, en tout cas dans sa version archétypale, et dans les zones tempérées. Il me faut un acte adulte de volonté pour me rappeler qu’un arbre pousse vers le ciel et s’enracine dans le sol, à la différence d’un poteau téléphonique, même majestueux.

En Israël, comme à Camden, il n’y avait pas d’arbres. Chez nous, c’était le ciment ; en Israël, c’était le désert. Ils avaient besoin d’arbres. Nous non. Nous vivions aux États-Unis, où il y avait abondance de tout, même d’arbres, alors qu’en Israël, il n’y avait rien. Nous devions donc leur fournir des arbres. À la synagogue, on nous a donné des dossiers : du papier blanc, lourd, épais ; de l’encre bleue, légère, qui évoquait le vert. Le blanc et le bleu, c’étaient les couleurs d’Israël. À l’intérieur de la chemise, il y avait un arbre imprimé en bleu clair. L’arbre était plein, rond, presque gonflé, luxuriant. Chaque branche en engendrait de nombreuses autres, toutes chargées de bouquets de feuilles. Dans chaque bouquet, nous devions mettre une pièce de dix cents. Nous pouvions utiliser notre argent de poche, mais cela ne suffisait pas ; nous devions donc demander à des parents, des étrangers, au policier sur la route de l’école, au concierge de l’école — à tous ceux qui étaient en mesure de nous donner une pièce de dix cents, parce que nous devions remplir notre dossier, puis en commencer un autre et ainsi de suite. Chaque pièce de dix cents était insérée dans une petite fente dans le bouquet de feuilles, de sorte que chaque branche finissait par être chargée de pièces de dix cents. À la fin, c’était comme si des pièces poussaient sur l’arbre imprimé. Cela signifiait que vous aviez collecté assez d’argent pour planter un arbre en Israël — votre propre arbre, avec votre nom dessus. Sur le dossier, vous inscriviez aussi un autre nom, afin de dédier l’arbre à une personne disparue. Les familles juives ne manquaient jamais de morts, mais dans les années qui suivirent ma naissance, après 1946, les morts avaient submergé les vivants. Les morts étaient partout. Quel que soit son âge, on en connaissait. Des charniers, des os, des cendres, des fours, des numéros sur les avant-bras. Être juive et vivante était — presque — inhabituel. Dès l’enfance, on ressentait un sentiment de solitude. On éprouvait presque une sorte de malaise à être vivant. En avez-vous assez d’en entendre parler ? Soyez indulgents. C’était nouveau pour moi, à l’époque. J’étais une enfant. Les adultes voulaient nous empêcher de sombrer dans la morbidité, l’anxiété ou la peur. Ils ne voulaient pas que nous soyons différentes des autres enfants. Ils nous l’ont dit et ne nous l’ont pas dit. Ils nous l’ont dit, puis se sont ravisés. Ils chuchotaient, puis niaient avoir chuchoté. Tout va bien. Vous êtes en sécurité ici, aux États-Unis. Être juif, c’est comme être américain : c’est ce qu’on fait de mieux. C’était un vaste secret qu’ils essayaient de garder et de raconter en même temps. Ils étaient adultes — ils n’y croyaient toujours pas vraiment. Contrairement aux enfants.

À l’école hébraïque, j’avais deux types de professeurs. D’une part des hommes juifs aux yeux brillants du New Jersey, issus des banlieues surtout, et de Philadelphie, un haut lieu de culture — des hommes médiocres, de piètres enseignants, leurs aspirations étant plus bourgeoises que talmudiques. Et d’autre part des survivants des anciens ghettos européens, passés par Auschwitz et Bergen-Belsen — polyglottes, érudits, spectraux, aux yeux opalescents. Aucun, bien sûr, ne savait parler hébreu. C’était une langue morte, comme le latin. Le nouveau projet israélien visant à relancer l’hébreu était considéré comme une expérience vouée à l’échec. L’anglais serait la langue d’Israël. Ce n’était qu’une question de temps. L’État d’Israël est grand comme celui du New Jersey. Israël est un miracle, une grande aventure, mais aussi un endroit étrangement familier.

La difficulté, concernant la dédicace de l’arbre, c’était d’avoir un vrai nom à écrire sur votre dossier et de savoir qui était cette personne pour vous. Il était important pour les Juifs américains de paraître normaux. Or, les autres connaissent le nom de leurs morts. Nous avions trop de morts pour connaître leur nom ; le meurtre de masse est un effacement. Celles et ceux qui avaient immigré aux États-Unis avaient laissé derrière des sœurs, des frères, des mères, des tantes, des oncles, des cousins — qui avaient été massacrés. Où ? Quand ? Allez savoir. Les parents de mon père étaient des immigrants russes. Ceux de ma mère étaient hongrois. Mes grands-parents ont toujours refusé de parler de l’Europe. « Des ordures », me dit le père de mon père, « ce sont tous des ordures ». Il parlait des Européens. Il s’était enfui de Russie à l’âge de 15 ans, pour échapper au tsar. Il avait des frères et des sœurs, sept ; je n’ai jamais rien pu apprendre d’autre. Ils étaient morts, à cause des pogroms, de la révolution russe, des nazis ; ils avaient disparu. Mes grands-parents, de chaque côté, se sont enfuis pour leurs propres raisons et sont venus ici. Ils n’ont pas regardé en arrière. Et puis il y eut ce nouveau génocide, nouveau même pour les Juifs. Ils furent incapables de regarder en arrière. Il était impossible de retrouver qui — ou ce qui — avait été perdu. Il ne pouvait y avoir de réconciliation avec ce qui ne pouvait être affronté. Ils étaient vivants parce qu’ils étaient ici ; les autres étaient morts parce qu’ils étaient là-bas : qui pouvait affronter ça ? Très jeune, j’ai remarqué que les enfants chrétiens avaient une parentèle qui m’était inconnue, très âgée, avec des titres honorifiques que je ne connaissais pas — grand-tante, arrière-arrière-grand-mère. Notre famille avait commencé avec mes grands-parents. Personne ne les avait précédés, personne ne s’était tenu à leur côté. Il s’agit d’une amnésie incompréhensible et inquiétante. Il y avait eu Ève ; puis un vide déchirant, un tunnel temporel rempli d’effroyables meurtres ; puis nous. Nous, c’est-à-dire toutes celles et ceux qui étaient dans la pièce. Tous les autres étaient morts. Mon deuil — tous mes arbres plantés dans le désert —, c’était pour eux. Mais qui étaient-ils ? À mes yeux, mes ancêtres ne sont pas des individus. Leur identité, leur être, gît au fond d’un charnier. Dans le petit monde que j’habitais enfant, la conscience était divisée en trois régions : (1) en Europe, avec celles et ceux qui sont restés derrière, les morts ; (2) aux États-Unis, le meilleur des mondes possibles — où l’on s’efforçait d’être plus américain que les Américains ; et (3) en Israël, dans le désert, avec les Juifs qui étaient sortis des cendres pour aller planter des arbres. Je n’ai jamais planté d’arbre à Camden, ni ailleurs d’ailleurs. Tous mes arbres sont en Israël. On m’a dit qu’ils portaient mon nom et qu’ils étaient dédiés à la mémoire de mes morts.

Un jour, à l’école hébraïque, je me suis disputé devant toute la classe avec le directeur, un enseignant, un érudit, qui parlait sept langues, un survivant des camps (je ne sais pas desquels). En privé, il me parlait, répondait à mes questions, contrairement aux autres. Je le voyais trembler, seul ; je lui demandais pourquoi ; il disait que parfois, il ne pouvait pas parler, qu’il n’y avait pas de mots, qu’il ne pouvait rien prononcer, même s’il parlait sept langues ; il disait qu’il avait vu des choses ; qu’il ne pouvait pas dormir ; qu’il n’avait pas dormi depuis des nuits ou des semaines. Je savais qu’il savait des choses importantes. Je le respectais. Chose rare. En général, je ne respectais pas mes professeurs. Devant toute la classe, il nous a dit que dans la vie, nous avions l’obligation d’être d’abord un Juif, ensuite un Américain, enfin un être humain, un citoyen du monde. J’avais été scandalisée. Je lui avais répondu que c’était le contraire. Que nous étions d’abord des êtres humains, des citoyens du monde. Autrement, il n’y aurait jamais la paix, jamais de fin aux conflits nationalistes et aux persécutions raciales. Je devais avoir 11 ans. Il m’a répondu que les Juifs avaient été tués tout au long de l’histoire précisément parce qu’ils pensaient comme moi, parce qu’ils plaçaient le fait d’être Juif en dernier, parce qu’ils ne comprenaient pas que l’on était toujours d’abord un Juif — dans l’histoire, aux yeux du monde, aux yeux de Dieu. Je lui ai rétorqué que c’était le contraire. Que c’est seulement lorsque nous serons d’abord des humains que les Juifs seront en sécurité. Il m’a répondu que les juifs comme moi avaient eu le sang d’autres Juifs sur les mains tout au long de l’histoire ; que s’il y avait eu un Israël, les Juifs n’auraient pas été massacrés dans toute l’Europe ; que la patrie juive était le seul espoir de liberté pour les Juifs. Je lui ai répondu que c’était exactement pourquoi on avait l’obligation d’être un Américain en second lieu, et un être humain d’abord : parce qu’il n’y a que dans une démocratie exempte de religion d’État que les minorités religieuses peuvent avoir des droits, être en sécurité ou ne pas être persécutées ou discriminées. Que s’il y avait un État juif, tous les non-Juifs seraient par définition des citoyens de seconde zone. Que nous n’avions pas le droit de faire aux autres ce qu’on nous avait fait. Plus que quiconque, nous connaissions l’amertume de la persécution religieuse, l’opprobre qui accompagne le fait d’être une minorité. Nous devions être capables d’anticiper les conséquences inévitables d’un État qui nous place en premier, avant les autres. Un État théocratique ne pourrait jamais être un État juste — et les Juifs n’avaient-ils pas besoin d’un État juste ? Si les Juifs avaient eu un État équitable, n’auraient-ils pas été à l’abri des massacres ? Israël pouvait être un début : un État équitable. Mais il ne pouvait pas être un État juif. Le sang des Juifs, m’a‑t-il répondu, serait sur mes mains. Et il est parti. Je ne pense pas qu’il m’ait jamais reparlé.

Vous vous demanderez peut-être si cette histoire est apocryphe, comment je m’en souviens ou comment quelqu’un d’aussi jeune a pu avancer de tels arguments. La réponse est simple : la beauté d’une éducation juive, c’est que, pour peu que l’on soit attentive, l’on apprend à argumenter. Je m’en souviens parce que j’ai été bouleversée par ce qu’il m’a dit : le sang des Juifs sera sur tes mains. Je m’en souviens parce qu’il pensait ce qu’il disait. Une partie de mon éducation a été assurée par des enseignants qui avaient vu trop de morts pour argumenter pour le plaisir d’argumenter. J’aurais du sang sur mes mains, si j’avais tort ; les Juifs n’auraient nulle part ; les Juifs mourraient. Si moi ou quiconque rendait plus difficile l’existence d’Israël, les Juifs risquaient de mourir. Je savais que le projet Israël devait réussir. Tous les Juifs adultes que je connaissais le désiraient, en avaient besoin : les désemparés avec des numéros sur les bras, les immigrants qui étaient venus ici et avaient fui là-bas, les joyeux américanophiles qui voulaient des ranchs pour eux-mêmes, et une armée pour Israël. Israël était la réponse à la quasi-extinction, dans un monde qui s’était montré manifestement indifférent au meurtre de masse des Juifs. C’était aussi le seul moyen pour les Juifs encore en vie de survivre au fait d’avoir survécu. Ceux qui avaient été ici, et non là, par immigration ou par naissance, allaient créer un autre ici, un ici différent, un sanctuaire désiré, et non un sanctuaire trouvé par hasard. Ceux qui étaient vivants devaient trouver un moyen de faire face à la culpabilité monumentale de ne pas être morts : être l’élu, cette fois-ci pour de vrai. La construction d’Israël, c’était un pont au-dessus d’un tas d’ossements, un engagement à vivre contre l’attraction suicidaire du passé. Comment puis-je vivre en ayant vécu cela ? Je bâtirai un endroit où les Juifs pourront vivre.

Je savais, grâce à mes efforts désespérés visant à comprendre le racisme — celui des nazis, mais aussi la haine des Noirs aux États-Unis, l’existence d’une ségrégation légale dans le Sud — qu’Israël était impossible : fondamentalement injuste, conçu pour trahir les aspirations égalitaires, parce que fondé sur une définition raciale du citoyen idéal, sur l’exclusion de celles et ceux qui n’étaient pas juifs. L’égalité sociale était impossible, à moins que seuls des Juifs y vivent. Avec des voisins hostiles et un paradigme racial en guise d’identité étatique, Israël serait soit une forteresse, soit un tombeau. Je ne pensais pas que cela rendait les Juifs plus en sécurité. Je réalisais que cela rendait les Juifs différents : différents des créatures pathétiques dans les trains, des squelettes dans les camps ; différents ; indéniablement différents. C’était un grand soulagement — pour moi aussi — de ne pas être comme les Juifs dans les wagons à bestiaux. Cette différence avait de l’importance. Tant que cela durerait, je l’accepterais. Et si Israël finissait par être un tombeau, un tombeau valait toujours mieux que des fosses communes non marquées pour des millions de personnes dans toute l’Europe. Je me suis accommodée de la différence, ce qui signifie que je me suis accommodée de l’État d’Israël. Je n’aurais pas le sang des Juifs sur les mains. Je ne voulais pas aider ceux qui souhaitaient qu’Israël soit un endroit où davantage de Juifs mourraient, en disant ce que je pensais de son racisme implicite. C’était honteux, vraiment : éloigne-moi, Seigneur, de ces Juifs pitoyables ; fais de moi un être nouveau. Mais c’était réel et à 10, 11, 12 ans, j’en avais besoin.

Vous remarquerez peut-être que tout cela n’a rien à voir avec les Palestiniens. Je ne savais pas qu’il y en avait. D’ailleurs, je n’ai pas non plus parlé des femmes. Je savais qu’elles existaient, formellement parlant. Mme Untel était partout, bien sûr — particulière, renfermée, pleine de retenue et consciencieuse en public. Je n’en ai jamais vu une que j’aurais voulu devenir. Pourtant, les adultes ne cessaient de me menacer en me disant qu’un jour je devrais en être une. Apparemment, c’était le destin, et aussi un travail acharné ; on naissait ainsi, mais il fallait aussi le devenir. Soit on maîtrisait des règles exceptionnellement complexes et obscures, trop nombreuses et onéreuses pour être révélées à un enfant, même à un enfant qui étudie le Lévitique, soit on commettait une erreur, dont la nature n’était jamais précisée. Mais politiquement parlant, les femmes n’existaient pas. Et franchement, en tant qu’êtres humains, les femmes n’existaient pas non plus. On pouvait vivre toute sa vie parmi elles sans jamais savoir qui elles étaient.

On m’a bien parlé des fedayins : des Arabes qui franchissaient la frontière israélienne pour tuer des Juifs. Dans les années après Hitler, c’était monstrueux. Seule une personne dépourvue de toute humanité, de toute conscience, de tout sens de la décence ou de la justice pouvait tuer des Juifs. Ils ne vivaient pas là, ils venaient d’ailleurs. Ils tuaient des civils dans des attaques sournoises ; ils ne se souciaient pas de savoir qui ils tuaient, mais ils tuaient des Juifs.

C’est seulement une fois adulte que je me suis rendue compte que j’avais été élevée avec des préjugés contre les Arabes et que ces préjugés n’étaient pas insignifiants. Mes parents étaient particulièrement attentifs au racisme et au sectarisme religieux — dans leurs versions locales —, à la haine des Noir·es ou des catholiques, par exemple. Leur pédagogie était très courageuse. Ils avaient pris parti contre le racisme et pour les droits civiques, ce qui les avait opposés à de nombreux voisins et membres de notre famille. Ma mère m’avait fait monter dans une voiture et m’avait montré la pauvreté des Noir·es. Peu importe à quel point j’avais l’impression que nous étions pauvres, je devais me rappeler qu’être noir·e aux États-Unis rendait plus pauvre encore. Je me souviens encore d’une conversation avec mon père au cours de laquelle il m’a dit qu’il avait des sentiments racistes à l’égard des Noir·es. Je lui avais répondu que c’était impossible puisqu’il était pour les droits civiques. Il m’avait expliqué le type de sentiments qu’il éprouvait et pourquoi ils étaient mauvais. Il m’avait également expliqué qu’en tant qu’enseignant, puis conseiller d’orientation, il travaillait avec des enfants noir·es et qu’il devait veiller à ce que ses sentiments racistes ne leur nuisent pas. Mon père m’a appris que le fait d’avoir ces sentiments ne les justifiait pas ; que de « bonnes » personnes avaient de mauvais sentiments et que cela ne rendait pas ces sentiments moins mauvais ; que faire face au racisme était un processus, une chose avec laquelle une personne se débattait activement. On m’a également appris que ce n’est pas parce qu’on ressent une chose qu’elle est vraie. Mes parents s’efforçaient de dire « certains Arabes », afin de souligner qu’il y avait de bonnes et de mauvaises personnes dans chaque groupe. Mais mon éducation au sein de la communauté juive m’a fait perdre de vue cette nuance. Les Arabes étaient primitifs, incivilisés, violents. (Mes parents n’auraient jamais accepté de telles généralisations vis-à-vis des Noir·es.) Les Arabes haïssaient et tuaient les Juifs. Au final, on m’a enseigné que les Arabes étaient irrémédiablement mauvais. Au cours de mes nombreux voyages, je n’avais jamais rencontré d’Arabes — l’ignorance est la meilleure amie des préjugés.

Au milieu de la trentaine, j’ai commencé à lire des livres écrits par des Palestiniens. Ces livres m’ont fait réaliser que j’étais mal informée. […] Il y a peut-être 20 ans, j’ai appris qu’ils existaient. J’ai su qu’ils étaient lésés. J’étais en faveur d’une solution à deux États. Au fil des ans, j’ai appris que des Israéliens torturaient des prisonniers palestiniens. J’ai connu des journalistes juifs qui censuraient délibérément des informations afin de ne pas « causer du tort » à l’État juif. Je savais que les droits humains des Palestinien·nes étaient bafoués au quotidien. Comme mon papa, sur les questions sociales, les questions politiques, j’avais les opinions en vogue dans mon milieu. Ces opinions me valaient un conflit permanent avec la communauté juive, y compris avec ma famille, de nombreux ami·es et de nombreuses féministes juives. Pour autant que je sache, la communauté juive n’a que très récemment — mardi dernier, quelque chose comme ça — affronté les faits — les faits actuels. Je ne discuterai pas de la tortueuse histoire, de qui a fait quoi à qui et quand. Je ne discuterai pas du sionisme, sauf pour dire qu’il est évident que je ne suis pas sioniste et que je ne l’ai jamais été. Ce débat rejoint celui que j’eus avec le directeur de mon école hébraïque ; ma position est la même — soit nous créons un monde juste, soit nous continuons à nous faire tuer. (J’ai également remarqué, entre-temps, que les Cambodgiens avaient eu le Cambodge et que cela ne les avait pas beaucoup aidés. Le sadisme social revêt de nombreuses formes. L’inimaginable se produit). Mais il y a les questions de politique sociale, et il y a le racisme qui réside dans le cœur et l’esprit des individus sous forme d’un préjugé concernant tout un peuple. On croit aux stéréotypes, on croit au pire, on accepte une caricature selon laquelle les membres de tel groupe sont risibles ou menaçants, toujours méprisables. Je ne crois pas que les Juifs américains élevés comme je l’ai été soient exempts de ce préjugé. On nous l’a enseigné dès notre plus tendre enfance. Il a permis au gouvernement israélien de justifier auprès de nous ce qu’il avait fait aux Palestinien·nes. Nous avons été aveuglé·es, non seulement par notre besoin d’Israël ou notre loyauté envers les Juifs, mais aussi par un préjugé profond et réel à l’égard des Palestinien·nes qui s’apparente à de la haine raciale.

Le territoire n’était pas inhabité, contrairement à ce qu’on m’avait appris. Ah, certes, il y avait quelques tribus nomades, mais elles n’avaient pas de maisons au sens normal du terme — pas comme nous en avons dans le New Jersey. Il s’agit seulement de quelques individus inéduqués, primitifs et sales, qui ne veulent même pas d’un État. Il y avait des gens et même des arbres — des arbres qui ont été détruits par les soldats israéliens. Les Palestiniens ont raison de dire que les Juifs les considéraient comme des moins que rien. On m’a effectivement appris qu’ils n’étaient rien au sens le plus littéral du terme. S’emparer du pays et le transformer en Israël, l’État juif, était un acte impérialiste. Pour les Juifs, une telle affirmation est incompréhensible. Comment un peuple presque mort, presque éteint, un peuple qui n’était plus que cendres, aurait-il pu impérialiser qui ou quoi que ce soit ? Eh bien, Israël est un phénomène peu commun : des Juifs, presque anéantis, ont accaparé la terre et contraint un monde très hostile à légitimer leur vol. Je pense que les Juifs américains sont incapables d’admettre qu’il s’agit d’un acte — du seul acte — d’impérialisme, de conquête, qu’ils soutiennent. Nous avons aidé, nous en sommes fiers, nous sommes là. Cela contredit toutes les idées que nous professons sur notre identité et sur ce que signifie être juif. Mais c’est un fait. Nous avons pris un pays aux gens qui y vivaient ; nous, les dépossédés, nous en avons dépossédé d’autres ; nous avons dit : « Ce sont des Arabes, qu’ils aillent dans un endroit arabe. » Lorsque les Israéliens disent qu’ils veulent être jugés selon les mêmes normes que le reste du monde, et non selon des normes spécialement conçues pour les Juifs, ils veulent en partie dire que c’est ainsi que va le monde. Il s’agit peut-être d’une première pour les Juifs, mais tout le monde a agi de la sorte au cours de l’histoire. Il s’agit du cours de l’histoire. J’ai grandi dans l’État du New Jersey, qui a la même taille qu’Israël ; il n’y a pas si longtemps, il appartenait aux Indien∙nes. C’est parce que les Juifs américains refusent d’affronter ce fait — que nous avons volé la terre — que les Juifs américains ne peuvent pas se permettre de regarder les Palestinien·nes en face.

Quant aux Palestinien·nes, je ne peux qu’imaginer l’humiliation qu’implique le fait de perdre et d’être conquis par le peuple le plus faible, le plus méprisé et le plus castré de la planète. C’était une remarque féministe sur la masculinité.

Dans mon enfance, la seule fois où j’ai entendu parler de l’égalité des sexes, c’est lorsqu’on m’a appris à aimer le nouvel État d’Israël et à lui être fidèle. Ce nouvel État était apparemment construit sur le principe selon lequel hommes et femmes sont égaux dans tous les domaines. Selon mes professeurs, la servilité n’était pas de mise pour le nouveau Juif — ou la nouvelle Juive. Dans le nouvel État, il n’y avait ni fort ni faible. Le sexe ne déterminait pas la valeur. Tout le travail était partagé : le travail physique, le travail subalterne, la cuisine — il n’y avait pas, pour reprendre la terminologie contemporaine, de stéréotypes ou de rôles sociosexuels. Et comme tout le monde travaillait, tout le monde était également responsable, et tout le monde avait voix au chapitre. Plus particulièrement, les femmes étaient des citoyennes, pas des mères.

Étrangement, il s’agissait de l’aspect le plus original d’Israël. Dans le New Jersey, nous n’avions pas l’égalité des sexes. Dans le New Jersey, personne n’y pensait, personne n’en avait besoin, personne n’en voulait. Nous n’avions pas l’égalité des sexes à l’école hébraïque. Peu importait votre intelligence ou votre dévotion : si vous étiez une fille, vous n’aviez pas le droit de faire quoi que ce soit d’important. Vous n’aviez pas le droit de vouloir autre chose que le mariage, même si vous étiez exceptionnellement érudite. L’égalité des sexes, c’était une chose qu’ils allaient obtenir dans le désert avec les arbres ; nous ne pouvions pas la leur envoyer, car nous ne l’avions pas. C’était un nouveau principe pour un nouveau pays. Et cela a permis de créer un nouveau peuple ; dans le New Jersey, nous n’avions pas ce besoin d’innover.

Quand j’étais enfant, Israël était aussi fondamentalement socialiste. Les kibboutzim, collectifs volontaires, étaient des communautés égalitaires par conception. Les kibboutzim allaient remplacer la famille nucléaire traditionnelle en tant qu’unité sociale de base dans la nouvelle société. Les enfants seraient élevés par l’ensemble de la communauté — ils n’« appartiendraient » pas à leurs parents. La vision communautaire était la pierre angulaire du nouveau pays.

Ici, les femmes étaient presque invisibles. La communauté juive était plutôt animée par l’avidité matérielle, la soif de marchandises et la quête de statut de la classe moyenne. Israël répudiait les valeurs des Juifs américains — mais d’une manière ou d’une autre, les adultes parvenaient à vénérer Israël tout en bafouant au quotidien toutes les valeurs radicales que le nouvel État embrassait. Cependant, cela a possiblement eu une influence importante sur les enfants. Ce n’est sans doute pas pour rien que les enfants juifs de mon âge aspiraient à faire de la vie en communauté une réalité ; ou que les filles ont décidé, en grand nombre, de faire de l’égalité des sexes le socle de nos combats politiques.

Tandis qu’aux États-Unis, les femmes vivaient dans un monde clair-obscur, en tant qu’appendices des hommes, femmes au foyer, les femmes les plus fortes que j’ai connues dans mon enfance œuvraient à l’élaboration, au bien-être et à la préservation de l’État d’Israël. Il s’agissait possiblement du seul domaine d’engagement socialement approuvé. Ma tante Helen, par exemple, la seule femme célibataire et active que j’ai connue dans mon enfance, avait fait d’Israël la cause de sa vie. Non seulement les femmes fortes travaillaient pour Israël, mais même les femmes qui ne l’étaient pas — celles qui étaient conformistes — faisaient montre d’une force rare lorsqu’elles s’engageaient en faveur d’Israël. En tant qu’adultes, l’égalité des sexes les touchaient peut-être d’une manière particulière. Par la suite, le long mandat de Première ministre de Golda Meir nous donna l’impression que la promesse d’égalité était tenue. Elle était nouvelle ; certes, forgée à l’ancienne, visiblement, mais elle s’est elle-même rendue nouvelle par un acte de volonté ; publique ; dirigeante d’un pays en crise. Ma tante Helen et Golda Meir se ressemblaient beaucoup : elles ne se définissaient pas par rapport à des hommes, elles étaient directes alors que d’autres femmes étaient timides, elles étaient coriaces, pleines de ressources, formidables. Les seules femmes formidables que j’ai connues étaient associées à Israël et engagées en sa faveur — à l’exception d’Anna Magnani. Mais c’est une autre histoire.

Enfin, en 1988, à 42 ans, à l’occasion de Thanksgiving, jour où nous célébrons le fait d’avoir réussi à voler cette terre aux Indiens, je me suis rendue en Israël pour la première fois.

Je suis allée à une conférence, la première conférence internationale sur le féminisme juif. Elle avait pour thème l’autonomisation des femmes juives. Et pour sponsors le Congrès juif américain, le Congrès juif mondial et le Réseau des femmes israéliennes (Israel Women’s Network). Son programme reflétait les aspirations de la classe moyenne. Il avait été conçu par des femmes de la classe moyenne, principalement américaines, et inféodées aux dirigeants masculins des groupes qui les sponsorisaient. Les féministes israéliennes laïques qui s’organisaient de manière autonome n’étaient pas dupes. Au départ, elles avaient eu l’intention de boycotter la conférence féministe de l’establishment et d’organiser une conférence féministe alternative, en parallèle. Finalement, elles ont décidé d’organiser leur propre conférence, en incluant des femmes palestiniennes, le lendemain de la fin de la conférence de l’establishment.

J’y suis allée pour les féministes israéliennes. J’y suis allée pour les rencontrer à Haïfa, Tel Aviv et Jérusalem ; pour parler avec celles qui s’organisent contre toutes les violences infligées aux femmes ; pour en apprendre davantage sur la situation des femmes en Israël. J’avais prévu de rester — si je l’avais fait, je me serais aussi exprimée au centre d’aide aux victimes de viol à Jérusalem. À Haïfa, où Phyllis Chesler et moi-même avons pris la parole devant une salle comble (qui comprenait des femmes palestiniennes et quelques jeunes hommes arabes) pour évoquer les problèmes de la garde des enfants et de la pornographie aux États-Unis, les femmes étaient en colère contre la conférence de l’establishment — son programme féministe timoré, son exclusion des pauvres et des féministes palestiniennes. Au bout d’un moment, une femme âgée d’une soixantaine d’années, avec un accent est-européen, peut-être polonais, s’est levée et a dit à peu près ce qui suit : « Bon, il s’agit juste d’une autre conférence organisée par les Américains, comme toutes les autres. Ils en organisent régulièrement. Ils utilisent des innocentes comme elles — elle nous a désignées Phyllis et moi — qui n’y comprennent rien. » Tout le monde a bien ri, surtout nous. Cela faisait longtemps qu’on ne m’avait pas traitée d’innocente, ou qu’on ne m’avait pas perçue comme telle. Mais elle avait raison. Israël m’avait mise à genoux. Innocente, c’était juste. Voici ce qui compromit mon innocence, telle qu’elle était.

1. La Loi du retour

Des femmes juives venues de nombreux pays, dont l’Argentine, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, le Brésil, la Belgique, l’Afrique du Sud et les États-Unis, ont assisté à la conférence de l’establishment. Chacune de ces femmes avait apparemment davantage de droit d’être là que n’importe quelle Palestinienne née là-bas, ou dont la mère est née là-bas, ou dont la mère de la mère est née là-bas. Moralement, c’était insupportable. Je m’en rendais viscéralement compte : je n’avais aucunement droit à ce droit.

La Loi du retour stipule que tout Juif arrivant dans le pays peut immédiatement en devenir citoyen ; aucun Juif ne peut être refoulé. Cette Loi est au fondement de l’État juif. Il s’agit de son principe identitaire fondateur et de sa finalité. Les partis religieux orthodoxes, qui ont obtenu une part importante des voix aux dernières élections, souhaitaient que la définition du terme « juif » soit restreinte afin d’exclure les convertis au judaïsme ne l’ayant pas été par des rabbins orthodoxes, conformément aux préceptes de l’orthodoxie. Les femmes présentes à la conférence de l’establishment ont été mobilisées en vue de manifester contre toute modification de la Loi du retour. La logique était la suivante : « C’est la droite qui fait ça. La droite, c’est le mal. Tout ce que la droite veut est mauvais pour les femmes. Par conséquent, nous, les féministes, devons nous opposer à cette modification de la Loi du retour. » Combattre la droite. Dans votre for intérieur, vous savez que le féminisme est un combat pour les femmes, mais ne le dites à personne d’autre : ni à Shamir, ni aux rabbins orthodoxes, ni à la presse ; et surtout pas aux jeunes juifs américains qui parrainent votre conférence, qui sont en Israël en ce moment pour faire pression sur Shamir et pour garder un œil sur les filles. Combattre la droite. Trouvez une question importante pour les hommes juifs et présentez-vous en tant que représentantes des femmes. Rendez-les fiers. Et surtout, évitez de les offenser ou de les contrarier en les obligeant à se tenir à vos côtés pour défendre les droits des femmes.

Lors de la conférence de l’establishment, la protestation contre la modification de la Loi du retour a été présentée comme un « premier pas » contre le pouvoir des rabbins orthodoxes. Étant donné que le pouvoir de ces hommes sur la vie des femmes juives en Israël est étendu et pernicieux, « faire un premier pas » contre eux — sans mentionner aucune des façons dont ils tyrannisent déjà les femmes — n’était pas seulement inapproprié, c’était honteux. Nous devions faire un vrai pas en avant. En Israël, les femmes juives sont fondamentalement — dans la réalité, dans la vie de tous les jours — gouvernées par la loi de l’Ancien Testament. Voilà pour l’égalité des sexes. Les rabbins orthodoxes prennent la plupart des décisions juridiques qui ont un impact direct sur le statut et la qualité de vie des femmes. Ils ont le dernier mot sur toutes les questions de « statut personnel », derrière lesquelles les féministes reconnaîtront la fameuse sphère privée dans laquelle les femmes, civilement subordonnées, sont traditionnellement emprisonnées. Les rabbins orthodoxes décident des questions de mariage, d’adultère, de divorce, de naissance, de mort, de légitimité, de ce qu’est le viol et de la légalité ou de l’illégalité de l’avortement, des coups et blessures et du viol dans le mariage. Lors de leur protestation, ces féministes n’ont même pas mentionné les femmes.

Comment Israël en est-il arrivé là ? Comment ces rabbins orthodoxes ont-ils obtenu le pouvoir dont ils disposent sur les femmes ? Comment les déloger, les éloigner des femmes ? Pourquoi les lois religieuses ne sont-elles pas supplantées par un ensemble de lois civiles garantissant aux femmes des droits réels et indiscutables à l’égalité et à l’autodétermination dans ce pays que nous avons tous et toutes contribué à construire ? J’ai 44 ans, Israël en a 42, comment diable cela a‑t-il pu se produire ? Qu’allons-nous faire maintenant ? Comment les féministes juives ont-elles réussi à ne pas « faire un premier pas » avant la fin de l’année 1988 et à ne pas mentionner les femmes ?

2. La condition des femmes juives en Israël est abjecte.

Là où je vis, les femmes sont loin d’avoir la vie belle. Compte tenu des statistiques de viols et de coups et blessures — piètre reflet de la réalité —, de l’inceste, de la pornographie, des meurtres en série, de la sauvagerie pure et simple de la violence à l’encontre des femmes, c’est un peu la Nuit de Cristal au quotidien. Mais en Israël, la situation est déchirante. Mes sœurs, nous avons construit un pays dans lequel les femmes sont de la merde de chien, quelque chose que l’on retire de sa chaussure en frottant. Nous, les « féministes juives ». Nous qui ne poussons pas plus loin que ne l’autorisent les hommes juifs ici. Quand il est sérieux, le féminisme combat la hiérarchie des sexes et le pouvoir masculin. Les hommes n’ont pas le droit de se tenir au-dessus de vous, seuls ou en groupe. Ne les aidez pas à construire un pays dans lequel le statut des femmes s’amenuise au fur et à mesure que celui des hommes — des hommes là-bas et des hommes ici — augmente. D’après ce que j’ai vu, entendu et appris, nous avons participé à construire un enfer pour les femmes, un charmant enfer juif. N’est-ce pas pareil partout ? Eh bien, « partout » n’est pas plus jeune que moi ; « partout » n’a pas été fondé sur la prémisse de l’égalité des sexes. Le statut inférieur des femmes en Israël n’est pas unique, mais nous en sommes les seules responsables. Je me suis sentie humiliée par la façon dont les femmes sont traitées en Israël. Je me suis souvenue du directeur de mon école hébraïque, survivant de l’Holocauste, qui m’avait dit que je devais être juive d’abord, américaine ensuite, puis citoyenne du monde, et être humain enfin, et qu’autrement, j’aurais le sang des Juifs sur les mains. J’ai longtemps gardé le silence sur Israël pour ne pas avoir le sang des Juifs sur les mains. Il s’avère que je suis une femme en premier, en second et en dernier lieu — c’est tout un — et que j’ai le sang de Juifs sur les mains — le sang des femmes juives d’Israël.

Les divorces et les violences

En Israël, il existe des tribunaux religieux distincts pour les chrétiens, les musulmans, les druzes et les juifs. Les femmes de chaque groupe sont soumises à l’autorité des plus anciens systèmes de misogynie religieuse.

En 1953, une loi a été votée qui place tous les Juifs sous la juridiction des tribunaux religieux pour tout ce qui concerne le « statut personnel ». Dans les tribunaux religieux, les femmes, tout comme les enfants, les déficients mentaux, les aliénés et les criminels condamnés, ne peuvent pas témoigner. Une femme ne peut pas être témoin ni, bien entendu, juge. Une femme ne peut pas signer un document. Cela pourrait faire obstacle à l’égalité.

Selon la loi juive, le mari est le maître ; la femme lui appartient, d’ailleurs elle est l’une de ses côtes ; son devoir est d’avoir des enfants — de préférence dans la douleur ; souvenez-vous de l’Ancien Testament. Vous avez lu le livre. Vous avez vu le film. Mais vous ne l’avez pas vécu. En Israël, les femmes juives le vivent.

Le mari possède le droit exclusif de prononcer le divorce ; il s’agit d’un droit imprescriptible. La femme n’a pas ce droit et n’a aucun recours. Elle doit vivre avec son mari adultère jusqu’à ce qu’il la jette dehors (après quoi ses perspectives ne sont pas reluisantes). Si elle commet l’adultère, il peut très simplement se débarrasser d’elle (après quoi ses perspectives sont pires). Elle doit vivre avec un agresseur jusqu’à ce qu’il en ait fini avec elle. En partant, elle se retrouverait sans abri, pauvre, stigmatisée, déplacée, paria, exilée intérieure en Terre promise. En partant sans l’autorisation officielle des tribunaux religieux, elle pourrait être considérée comme une « épouse rebelle », une catégorie juridique de femmes en Israël qui n’a, bien sûr, pas d’équivalent masculin. Une « épouse rebelle » perd la garde de ses enfants et tout droit à une aide financière. On estime à 10 000 le nombre d’agunot — « femmes enchaînées » — dont les maris refusent de divorcer. Certaines sont des prisonnières, d’autres des fugitives ; aucune ne possède les droits fondamentaux de la citoyenneté ou le statut de personne humaine.

Personne ne connaît l’ampleur des violences. D’après l’ouvrage Sisterhood Is Global, en 1978, environ 60 000 cas de femmes battues ont été signalés ; seuls deux hommes ont été incarcérés. En 1981, j’ai discuté avec Marcia Freedman, ancienne membre du Parlement israélien et fondatrice du premier refuge pour femmes battues en Israël — refuge où je me suis rendue à Haïfa. À l’époque, elle pensait que les violences conjugales en Israël étaient dix fois plus fréquentes que dans notre pays. De récentes auditions au Parlement ont conclu que 100 000 femmes sont battues chaque année dans leur propre maison.

Marcia Freedman était à Haïfa quand j’y étais. Je n’ai vu qu’une partie de ce qu’elle et d’autres féministes ont accompli en Israël et contre toute attente. Il y a maintenant cinq refuges en Israël. Le refuge de Haïfa est un grand bâtiment situé en ville. Il ressemble aux autres bâtiments. Les rues sont pleines d’hommes. La porte est fermée à clé. Une fois à l’intérieur, vous montez plusieurs volées de marches pour arriver à une grande porte en fer à l’intérieur du bâtiment, le genre de porte qu’on installe dans les prisons de haute sécurité pour hommes. Elle est verrouillée en permanence. Il s’agit de leur seule véritable défense contre les hommes violents. Et derrière la porte de fer, il y a les femmes et les enfants ; de grandes pièces communes, propres et nues ; de petites pièces immaculées dans lesquelles vivent les femmes et leurs enfants ; un bureau ; un salon ; les dessins des enfants qui vivent là — colorés, souvent violents — et, au dernier étage, une école, avec des enfants Palestiniens et israéliens, minuscules, jeunes, parfaits, beaux. Ce foyer est l’un des rares endroits en Israël où les enfants arabes et juifs sont éduqués ensemble. Leurs mères vivent ensemble. Derrière les lourds barreaux de fer, là où les femmes s’enferment volontairement afin de rester en vie, se trouve un modèle vivant de coopération palestino-israélienne : derrière les barreaux de fer qui empêchent les hommes violents — juifs et arabes — d’entrer. Les féministes ont réussi à obtenir des aides au logement pour les femmes qui ont la permission de vivre en dehors du domicile conjugal, mais le processus de qualification peut prendre jusqu’à un an. Les femmes qui gèrent le refuge essaient de reloger les femmes rapidement — en vue d’accueillir d’autres femmes — mais certaines femmes restent jusqu’à un an. Le soir, les femmes qui gèrent le refuge, qui sont désormais des professionnelles, rentrent chez elles, tandis que les femmes battues restent. La grande porte en fer est leur seule protection. Et si — et s’il venait ? Les femmes peuvent appeler la police ; la police viendra. Le policier qui fait la ronde est gentil. Il s’arrête parfois. Parfois, elles lui donnent une tasse de café. Mais dehors, il n’y a pas si longtemps, une femme a été battue à mort par le mari qu’elle fuyait. Les femmes à l’intérieur ne sont pas armées ; le refuge n’est pas armé ; ceci dans un pays où les hommes sont armés. Il n’existe pas de réseau de refuges. Les emplacements des refuges sont connus. Les femmes doivent sortir pour trouver du travail et un endroit où vivre. Manifestement, les femmes sont battues — et battues à mort — ici aussi. Mais le mari ne bénéficie pas d’une aide aussi active de la part de l’État — sans parler du Dieu des Juifs. Et lorsqu’une femme juive obtient le divorce, elle doit éviter d’être en présence de son mari au tribunal. C’est un motif pour être battue à mort.

Un projet de « loi fondamentale sur les droits humains » récemment proposé en Israël — un équivalent contemporain de notre déclaration des droits — exempte le mariage et le divorce de toute garantie en matière de droits humains.

La pornographie

Il faut le voir pour le croire, même si le voir pourrait ne pas suffire. Au fil des ans, des féministes en Israël m’ont transmis ce message à de multiples reprises — je l’avais vu, mais je n’y croyais pas vraiment. Contrairement aux États-Unis, la pornographie en Israël n’est pas une industrie. On la trouve dans des magazines grand public et dans la publicité. Elle traite principalement de l’Holocauste. Les femmes juives y sont sexualisées sous forme de victimes de l’Holocauste sur lesquelles les hommes juifs peuvent se masturber. Le croiriez-vous, même si vous le voyiez ?

Les femmes israéliennes parlent de « pornographie de l’Holocauste ». Parmi les thèmes qu’elle aborde, on retrouve le feu, le gaz, les trains, la maigreur, la mort.

Dans un magazine de mode, trois femmes en maillot de bain ont l’air de regarder et de s’éloigner de deux hommes à moto. Les motos, en métal noir, se profilent de manière menaçante au premier plan et se dirigent vers les femmes. Les femmes, fragiles et sans défense dans leur quasi-nudité, sont à l’arrière-plan. Ensuite, les femmes, désormais en sous-vêtements légers, sont montrées en train de fuir les hommes, accent mis sur les cuisses, seins bombés, hanches mises en valeur. Leurs visages évoquent la peur et la nervosité. Les hommes les attrapent physiquement. Puis les femmes, désormais vêtues de nouveaux maillots de bain, gisent au sol, apparemment mortes, des parties de leur corps sectionnées et éparpillées tandis que des trains leur foncent dessus. Et alors même que l’on voit un bras et une jambe coupés, que les trains s’approchent d’elles, les femmes sont disposées de telle façon que leurs hanches et l’entrée de leur zone vaginale sont mises en valeur.

Ailleurs, un homme verse de l’essence sur le visage d’une femme. Ici, elle pose à côté d’un luminaire qui ressemble à un pommeau de douche.

Et là, deux femmes, côtes apparentes, en petite tenue, se tiennent devant un mur de pierre qui évoque une prison, avec un extincteur d’un côté et un four béant et crachant des flammes de l’autre. Leurs postures corporelles reproduisent celles des détenu·es dévêtu∙es des camps de concentration que l’on voit dans les photographies documentaires.

Bien sûr, on y trouve aussi un sadisme exempt de référence à une ethnie spécifique ou aux traumatismes de l’histoire — car évidemment, les hommes juifs savent aussi se comporter comme les autres hommes. La couverture du magazine montre une femme nue étalée, les jambes ouvertes, avec une emphase visuelle sur ses gros seins. Des clous sont plantés dans ses seins. D’énormes pinces sont attachées à un mamelon. Elle est entourée de marteaux, de pinces et de scies. Son visage présente ce qui ressemble à une expression orgasmique. La femme est réelle. Les outils sont dessinés. En légende, on lit : « Sexe dans l’atelier. »

Toutes les violences visuelles décrites ci-dessus ont été publiées par le même magazine. Monitin est un mensuel de gauche destiné à l’intelligentsia et à la classe supérieure. Ses productions et ses valeurs esthétiques sont haut de gamme. Les écrivains et intellectuels les plus éminents d’Israël y publient des articles. Dans The Jewish Advocate, Judith Antonelli rapporte que Monitin « contient les images les plus sexuellement violentes. Les photos abondent de femmes gisant retournées comme si elles venaient d’être attaquées. »

Dans un magazine pour femmes qui n’est pas sans rappeler le Ladies’ Home Journal, on trouve la photo d’une femme attachée à une chaise avec une grosse corde. Sa chemise est déchirée au niveau de ses épaules et du haut de sa poitrine, mais ses bras sont attachés contre elle, de sorte que seule la partie charnue du haut des seins est exposée. Elle porte un pantalon — il est mouillé. Un homme habillé, debout à côté d’elle, lui jette de la bière au visage. Aux États-Unis, on trouve ce type de photographies de femmes dans les magazines de bondage.

Pour les puristes, il existe un magazine pornographique israélien. En première page du numéro que j’ai vu, on pouvait lire le titre suivant : « ORGIE À YAD VASHEM ». Yad Vashem, c’est le mémorial de Jérusalem dédié aux victimes de l’Holocauste. Sous le titre, il y avait une photo d’un homme sexuellement enchevêtré avec plusieurs femmes.

Que tout cela signifie-t-il — à part que si vous êtes une femme juive, ne courez pas vers Israël, fuyez-le ?

Je me suis rendue à l’Institut pour l’étude des médias et de la famille, rue Herzelia à Haïfa, une organisation créée pour lutter contre les violences infligées aux femmes. En collaboration avec le centre d’aide aux victimes de viols (et tout en s’efforçant continuellement et désespérément de collecter des fonds afin de subsister), l’institut analyse le contenu de la violence médiatique à l’encontre des femmes ; il dénonce et combat la légitimité que procure à la pornographie son incorporation dans les médias grand public.

Les femmes sont indignées par la pornographie de l’Holocauste — le choc est profond et permanent. Cependant, elles ne parviennent pas à comprendre. Moi non plus. Après en avoir vue des bribes ici, après avoir essayé de l’appréhender, puis après en avoir vu des piles à l’institut, je me suis sentie écrasée, bouleversée. Ici, j’avais des diapositives ; en Israël, j’ai vu les magazines entiers — le contexte dans lequel les photographies avaient été publiées. Des médias grand public diffusaient réellement une pornographie violente, avec une prépondérance de pornographie de l’Holocauste. C’était encore pire : plus réel, plus incompréhensible. Une semaine plus tard, j’ai parlé de pornographie à Tel Aviv devant un public essentiellement féministe. Une féministe a suggéré que je versais dans le deux poids, deux mesures : tous les hommes ne faisaient-ils pas cela, et non seulement les Israéliens ? J’ai répondu que non : aux États-Unis, les hommes juifs ne consomment pas de pornographie de l’Holocauste ; les hommes noirs ne consomment pas de pornographie des plantations. Mais maintenant, je n’en suis plus si sûre. Ne s’agit-il que d’une supposition ? Pourquoi les hommes israéliens aiment-ils cela ? Pourquoi le font-ils ? Et que les choses soient claires, ils en sont entièrement responsables ; on ne trouve même pas de femmes alibis dans les échelons supérieurs des médias, de la publicité ou de l’édition — pas plus que de nazis fugitifs avec de nouvelles identités. Je pense que les féministes en Israël devraient faire de ce pourquoi une question essentielle. Soit la réponse nous apprendra quelque chose de nouveau sur la sexualité des hommes partout dans le monde, soit elle nous apprendra quelque chose de particulier sur la sexualité des hommes qui passent du statut de victime à celui de bourreau. Comment l’Holocauste a‑t-il été sexualisé pour les hommes israéliens et quel rapport cela entretient-il avec la violence sexualisée à l’encontre des femmes en Israël ; quel rapport avec cette vaste dynamique qui dégrade continuellement le statut des femmes ? Les nazis vont-ils une nouvelle fois détruire les femmes juives, mais cette fois-ci par l’intérim des hommes israéliens ? La sexualité des hommes israéliens est-elle façonnée par l’Holocauste ? Cela les fait-il jouir ?

Je ne sais pas si les hommes israéliens sont différents des autres hommes pour la raison qu’ils utilisent l’Holocauste contre les femmes juives — à des fins d’excitation sexuelle. Je sais que l’utilisation de la pornographie de l’Holocauste est insupportablement traumatisante pour les femmes juives. Je sais que sa présence dans la sphère médiatique grand public israélienne constitue elle-même une forme de sadisme. Je sais également que tant que la pornographie de l’Holocauste existera, seuls les hommes juifs seront différents de ces pitoyables créatures dans les trains et dans les camps. Les femmes juives connaissent un sort similaire. En quoi, alors, Israël nous sauve-t-il ?

Et toutes les autres joyeusetés

Bien sûr, on retrouve en Israël toutes les autres délicatesses que les garçons font habituellement aux filles : le viol, l’inceste, la prostitution. Le harcèlement sexuel dans les lieux publics, dans la rue, est omniprésent, agressif et sexuellement explicite. Toutes les femmes avec lesquelles j’ai discuté et qui venaient d’ailleurs m’ont confié leur rage d’avoir été apostrophées dans la rue, sous des arrêts de bus, dans des taxis, par des hommes qui voulaient baiser et qui l’exprimaient ouvertement. Ces hommes étaient juifs et arabes. Dans le même temps, à Jérusalem, des hommes orthodoxes jettent des pierres aux femmes qui n’ont pas les bras couverts. Les garçons palestiniens qui lancent des pierres sur les soldats israéliens se font tirer dessus à balles réelles — en caoutchouc ou non. Les agissements des hommes orthodoxes qui lancent des pierres sur des femmes sont considérés comme insignifiants et non comme de véritables agressions. D’une certaine manière, c’est apparemment leur droit. Mais que n’ont-ils pas le droit de faire ?

À Tel Aviv, avant ma conférence, j’ai discuté avec un soldat israélien, âgé de 19 ans peut-être, qui fait partie de l’armée d’occupation en Cisjordanie. Il était chez lui pour le sabbat. Sa mère, une féministe, m’a généreusement ouvert sa maison. La mère et le fils étaient pratiquant·es ; le père était un libéral laïc. J’étais avec la meilleure amie de la mère, qui avait organisé la conférence. Les deux femmes étaient exceptionnellement gentilles, douces et généreuses. Avant ça, j’avais participé avec environ quatre cents femmes à une veillée à Jérusalem contre l’occupation. Pendant un an, des féministes de Haïfa, Jérusalem et Tel-Aviv avaient organisé chaque semaine une veillée appelée « Femmes en noir » — des femmes en deuil pour la durée de l’occupation. Le père et le fils étaient scandalisés par les manifestations. Le père a fait valoir que les manifestations n’avaient rien à voir avec le féminisme. Le fils que l’occupation n’avait rien à voir avec le féminisme.

J’ai interrogé le fils sur un fait qui m’avait été décrit : les soldats israéliens vont dans les villages Palestiniens et répandent des ordures, du verre brisé ou des pierres dans les rues et obligent les femmes à nettoyer ces dangereux déchets à mains nues, sans outils. Je pensais que le fils nierait ces faits ou qu’il dirait qu’il s’agissait d’une aberration. Au lieu de cela, il a soutenu que cela n’avait rien à voir avec le féminisme. Ainsi, il me révélait que ce type d’agression était courant ; il l’avait manifestement vu ou fait à maintes reprises. Sa mère s’est mise à baisser la tête. Elle ne l’a pas relevée avant la fin de la discussion. Je lui ai répondu que le rapport avec le féminisme, c’était qu’on infligeait ça à des femmes. Il a rétorqué que c’était uniquement parce que les hommes arabes étaient des lâches, qu’ils couraient et se cachaient. Les femmes, a‑t-il dit, étaient fortes ; elles n’avaient pas peur, elles restaient. Ce que cela avait à voir avec le féminisme, lui ai-je encore dit, c’est que la vie de chaque femme, pour une féministe, possède la même valeur. Le féminisme signifie que la vie d’une femme arabe vaut autant que celle de sa mère. Imaginons que des soldats débarquent ici maintenant, lui ai-je dit, et obligent ta mère à sortir dans la rue, à se mettre à genoux et à nettoyer des débris de verre à mains nues ?

J’ai ajouté que le féminisme avait aussi à voir avec lui, avec le type d’homme qu’il était ou qu’il devenait, avec ce que le fait de blesser d’autres personnes lui ferait — à quel point cela le rendrait-il sadique ou insensible ? Comprenant parfaitement, il m’a répondu : tu veux dire qu’il sera plus facile de violer ?

Il a dit que les Arabes méritaient d’être abattus, parce qu’ils jetaient des pierres sur les soldats israéliens ; je n’étais pas là, je ne savais pas, et quel était le rapport avec le féminisme de toute façon ? Je lui ai répondu que des hommes orthodoxes jetaient des pierres sur des femmes à Jérusalem parce que les bras des femmes n’étaient pas couverts jusqu’au poignet. Il a dit qu’il était ridicule de comparer les deux. Je lui ai dit que la seule différence, c’était que les femmes ne portaient pas de fusils et n’avaient pas le droit de tirer sur les hommes. Il a répondu que ce n’était pas la même chose. Je lui ai demandé de me dire quelle était la différence. Une pierre n’était-elle pas une pierre — pour une femme aussi ? N’étions-nous pas de la chair, ne saignions-nous pas, ne pouvions-nous pas être tuées par une pierre ? Les soldats israéliens sont-ils vraiment plus fragiles que des femmes aux bras nus ? D’accord, a‑t-il dit, vous avez le droit de leur tirer dessus, mais ensuite, vous devrez être jugés de la même manière que nous le sommes si nous tuons des Arabes. J’ai dit qu’ils n’avaient pas à être jugés. Sa mère a levé la tête pour dire qu’il y avait des règles, des règles strictes, pour les soldats, vraiment, et qu’elle n’avait pas honte de son fils. « Nous n’avons pas honte », a‑t-elle dit en implorant son mari, qui restait muet. « Nous n’avons pas honte de lui. »

Je me souviens de la chaleur du soleil de Jérusalem. Des centaines de femmes vêtues de noir étaient rassemblées sur les trottoirs d’une grande place publique de Jérusalem. Les « Femmes en noir » ont commencé à Jérusalem en même temps que l’Intifada, avec sept femmes qui ont organisé une veillée silencieuse pour exprimer leur opposition à l’occupation. Aujourd’hui, les centaines de femmes qui y participent chaque semaine dans trois villes différentes sont confrontées à des moqueries sexuelles et parfois à des jets de pierres. Étant donné que les manifestations sont réservées aux femmes, elles sont doublement conflictuelles : parce qu’il s’agit d’Israéliennes qui veulent la paix avec les Palestinien·nes ; parce que ce sont des femmes qui manifestent dans l’espace public. Les femmes tenaient des pancartes en hébreu, en arabe et en anglais qui disaient : « METTEZ FIN À L’OCCUPATION. » Un vendeur arabe a offert à certaines d’entre nous, à celles qu’il pouvait atteindre, des raisins et des figues pour nous aider à supporter la chaleur. Des Israéliens passaient en criant des insultes. Des hommes vociféraient des injures depuis leurs voitures. La circulation était dense. Les hommes essayaient de rentrer chez eux avant le soir de la veille du sabbat, lorsque Jérusalem ferme ses portes. Il y avait aussi des hommes avec des pancartes qui criaient que les femmes étaient des traîtresses et des putes.

Comme la plupart des manifestantes, je venais de la post-conférence organisée par des féministes laïques issues de la base. La post-conférence était présidée par Nabila Espanioli, une Palestinienne qui parlait hébreu, anglais et arabe. Des femmes palestiniennes sont sorties de l’auditoire pour témoigner à la première personne de ce que l’occupation leur fait subir. Elles ont surtout parlé de la brutalité des soldats israéliens. Elles ont parlé d’humiliations, de détentions forcées, d’intrusions, de menaces. Elles ont parlé d’elles-mêmes et des femmes. Pour les femmes palestiniennes, l’occupation est un État policier et la police secrète israélienne un danger permanent. Il n’y a pas d’« espace sûr » (safe space). Je savais déjà que j’avais du sang palestinien sur les mains. Ce que j’ai découvert en Israël, c’est qu’il n’est pas plus facile à laver que le sang juif — et qu’il est aussi féminin.

J’avais rencontré Nabila lors de ma première nuit en Israël, à Haïfa, chez une Israélienne qui avait organisé une merveilleuse fête de bienvenue. C’était une nuit chaude et parfumée. Le petit et bel appartement où circulait l’air nocturne était rempli de femmes de Jérusalem, Tel Aviv, Haïfa — des féministes qui luttent pour les femmes, contre la violence. C’était la veille du sabbat. Nous avons participé à une simple cérémonie féministe — un partage du pain, un seul pain, toutes ensemble ; des paroles séculaires de paix et d’espoir. Après quoi je me suis retrouvée à parler avec une femme palestinienne qui étudiait la pornographie. C’était son domaine d’étude. Elle le connaissait sur le bout des doigts. Elle se reconnaissait en lui, écrasée par lui, violée par lui. Elle m’a dit qu’il s’agissait du point focal de sa résistance contre le viol et le racisme sexuel. Elle aussi voulait la liberté, mais la pornographie barrait la voie. Je me suis dit : avec ce que nous partageons, qui pourrait nous séparer ? Nous voyons les femmes avec les mêmes yeux.

En Israël, il y a deux sortes d’occupé·es : les Palestinien·nes et les femmes. Dans l’Israël que j’ai vu, les Palestinien·nes sont les plus susceptibles d’obtenir la liberté. Je n’ai retrouvé aucun de mes arbres.

Andrea Dworkin

1990


Traduction : Nicolas Casaux

L’article Israël : mais d’ailleurs, à qui est ce pays ? (par Andrea Dworkin) est apparu en premier sur Le Partage.

Article mis en ligne le 2 juin 2025